“Elastikommunikation’. Francis Feidler rebooste l’IKOB

vue de l'exposition, étage © FN

Une première à l’Ikob et sans doute en Belgique, son ancien directeur Francis Feidler, occupe tout l’espace du musée avec ses oeuvres. Nous l’avions quelque peu oublié, mais Francis Feidler depuis son enfance n’a jamais cessé de pratiquer l’art. Cette rétrospective pleine de punch, ou s’entremêlent côte à côte, peintures, installations et dessins n’a de cesse de nous le démontrer. De 1964 à 2021, cette exposition embrasse sur un plan large les différentes préoccupations plasticiennes, éthiques et politiques d’un artiste que l’on redécouvre. 

Je me souviens que fin des années 90, j’avais pour la première fois pris connaissance de son travail. Une sculpture imposante s’imposait à mon regard, une structure assez simple d’aspect . Fruit du résultat d’une tension entre deux plaques métalliques, trois longues poutres de sections carrées étaient maintenues à l’horizontale par la traction d’un câble central tendu au milieu . Cette mise en tension, partagée par tout spectateur de la scène, rendait palpable cette énergie latente. Elle nous faisait comprendre physiquement et visuellement la teneur d’un propos qu’il baptisera “Elastikommunikation’. Un concept qu’il va tout au long de son parcours développer sous tous les angles. J’ai toujours pensé que cette pièce, dans son rapport physique, mieux que les peintures, dessins ou autres langages plastiques le décrivait dans sa nature première. Mettre en tension , ne jamais lâcher prise, maintenir en éveil, faire communiquer les contraires, semble faire partie de son être profond. Cette pièce, le spectateur la découvre en premier dès qu’il pousse la porte d’entrée de l’Ikob. 

Il en faudra pas mal de mises en tension pour tenir tête aux instances politiques régionales afin qu’elles acceptent sa vision utopique: la mise sur pied d’un centre d’art dans l’est de la Belgique. Au pays des sapins verts, de la petite bourgeoisie cléricale et des traditions paysannes bien ancrées, l’art contemporain était loin de faire l’unanimité. Il a fallu des années pour que cette idée s’ancre et qu’un lieu se profile. Feidler a toujours pensé que pour faire passer son idée, il fallait d’abord démontrer sur le terrain, face au public et aux médias l’utilité d’un tel geste. C’est dans l’espace public, en labourant les consciences, qu’un cycle d’expositions collectives à succès voit le jour: “Kontakt’en 1993 et “Volle Scheunen” (L’Art au Fenil) Une avant-première dans le genre. Pour anecdote, je me souviens que Francis Feidler demandait la participation active des agriculteurs pour qu’ils deviennent eux-mêmes les gardiens des oeuvres exposées dans le parcours.  On pourra avancer sans trop se tromper que la mise sur pied de ce bras de fer, – faire accepter l’idée d’un centre d’art, musée d’art contemporain-, dans l’est du pays fut sa plus belle performance artistique. Comme le soulignait en son temps Marcel Broodthaers, L’art de convaincre, est le plus grand de tous les arts.

Revenons à l’expo, elle nous apprend que l’homme commence et termine son parcours artistique par ses premiers amours: la passion pour la peinture à l’huile.  Dès le début de son adolescence, il se distingue par une peinture narrative colorée où la passion paysagiste et le coté matiériste se détachent fortement. Ses couleurs sont saturées et pures, son geste est sans repentir, on sent la fougue qui fait référence à Van Gogh. Début des années 70, arrive sa période académique, c’est la découverte des courants à la mode avec les “nouveaux fauves” et de Bacon. Ils seront ses points d’inspiration, le style se cherche, il se calquera à ses préoccupations du moment.  En 1972, un événement important le marque. La visite de la Documenta 5 de Harald Szeemann va changer radicalement sa manière d’aborder l’art, il entre alors dans une phase plus réflexive où l’installation s’associe à la mobilisation politique, l’art en tant que résistance politique. Deux installations très fortes illustrent dans l’exposition cette mobilisation. L’une fait référence à l’apartheid en Afrique du Sud et l’autre au conflit au Moyen-Orient. Il apparaît clairement que ces années seront marquées fortement par la pensée Beuysienne, des documents l’attestent. Un phénomène de résonnance qui trouvera son épilogue dans la recherche d’identification à un concept plastique particulier. Un processus de pensée original qui le ménera à nourrir un langage plastique qu’il articulera en développant une série d’oeuvres centrées sur la spirale où le caractère ludique est rarement absent.

L’expo est doublée par un magnifique catalogue richement illustré (on y retrouve de très beaux textes de Laurent Busine, Jacques Charlier, Wolfgang Becker et Dominique Legrand avec un très beau texte qu’elle lui consacre dans le FluxNews 83).  Cette exposition qui se vit comme une traversée de plusieures époques, se décline de manière exhaustive, c’est une volonté manifestée par l’auteur. Est-ce le désir de vouloir tout montrer en suggérant que l’Ikob souffre d’un manque d’espace d’exposition? Quoi qu’il en soit cette présentation construite dynamise et fait se téléscoper les périodes et les temps, c’est ainsi que les peintures à l’huile sur toiles du début des années soixante, se retrouvent confrontées à la dernières périodes de l’artiste, la série “Utopie du présent” de 2020-2021. Son triptyque, “Apokalypse’ 2 , avec son côté visionnaire, nous démontre ses préoccupations actuelles avec son questionnement sur la relation écologique de l’homme face à son environnement. Les récentes inondations rejaillissent en mémoire. L’art est là pour rebooster les énergies, c’est un des messages que Francis Feidler fait véhiculer dans cette rétrospective. 

Lino Polegato

Elastikommunikation 1964-2021

IKOB Eupen

4 septembre 2021 au 28 novembre 2021

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