Abstraction, expansion : deux générations (Busine, Quinze)

My Home My House My Stilthouse © Ralph Vankrinkelvedt

Deux générations cohabitent au BAM pour le moment. Zéphyr Busine (1916-1976) a pratiqué une abstraction gestuelle poétique. Arne Quinze (1971) échafaude des installations monumentales et cultive le floral.

L’hommage posthume au carolo, par ailleurs père du Laurent qui mena le MACs durant près de vingt ans vérifie la créativité wallonne. La rétrospective du cinquantenaire flamand démontre que l’art ignore superbement la frontière linguistique.

Le geste fluide allusif

Zéphir Busine est essentiellement connu par ses œuvres picturales abstraites. Elles sont purement gestuelles. Elles se caractérisent par leur caractère arrondi et un flou propice aux mélanges colorés. Rien n’est à proprement parler géométrique, seuls importent les résultats d’un geste, une couleur de base initiale et la fusion de tons différents.

Il y a là un enveloppement, rarement un enfermement. Comme une caresse ou une vague en train de déferler au ralenti sur le sable. Quelque chose de sensuel qui palpite dans une luminosité ou, mieux, une luminescence. Quelque chose de l’ordre de l’inachevé qui est en train de s’accomplir sous nos yeux et dont nous ne verrons pas la fin. Peut-être entendrons-nous  certaines musiques pour piano de Debussy, de Satie, de Collard-Neven.

Cette peinture est fluide, palpitante. Elle appartient à l’organique, celui observé sous microscope dont l’aspect cellulaire est parcouru par un flux en train de témoigner qu’il s’agit du vivace, d’un mouvement interne propre, manifestation d’une transformation en cours. Il arrive que la gestuelle du peintre construise des nœuds, des entrelacs ; la densité alors semble se durcir, s’affirmer davantage dans une présence graphique contrastée qui relègue la ténuité au second plan sans pour autant la supprimer, improbable alliance entre force et fragilité.

Busine designer et peintre © DR

Un second volet à cette exposition rappelle que Busine fut aussi, à sa manière, un designer et, qu’ à l’époque de l’Expo 58 à Bruxelles, il apporta à une manufacture verrière de Boussu un élan particulier en créant pour elle des modèles esthétiquement plus réussis que la production très provinciale et très banale qui était sienne.

Ses vases, flacons, verres, cendriers, compotiers,  photophores, services à cocktail, cloche à fromages…  imposent des lignes fermes, une élégance raffinée. L’arrondi y domine aussi. Et lorsque le verre quitte sa transparence habituelle, le coloris  le pare d’intensité translucide verte, rouge, bleue… à tel point que l’envie de s’en servir se heurte à celle de simplement les exposer afin de les admirer.

L’accumulation urbaine

Arne Quinze avait créé la polémique, lors de Mons 2015, avec sa structure publique installée durant 6 ans, « The Passenger », dans la veine des installations du Japonais Tadashi Kawamata. Il incarne parfaitement la perception paradoxale d’un citoyen ordinaire embarqué bon gré mal gré dans les mégalopoles urbaines. L’individu étant contraint économiquement de travailler dans les cités concentrationnaires autant que tentaculaires, alors que les paysans délaissent le travail de la terre au profit de machines agricoles monstrueuses et de produits chimiques nocifs. Ceci tout en rêvant d’un retour à la nature non contrainte par les normes de production, les artifices touristiques.

L’artiste flamand est un illustrateur de ce tiraillement entre les bienfaits pratiques des technologies et l’apparente liberté du végétal, entre le programmé et l’instinctif. Son objectif se trace peu à peu au fil de sa carrière. Il tentera de concilier la prolifération architecturale rigide et la spontanéité de la nature expansive, de marier les matériaux artificiels élaborés et les présences organiques vivantes. Ses sculptures d’agencements alvéolaires accumulées expriment exactement l’entassement immobilier tant des grands ensembles que des bidonvilles.  

Quinze propose une métaphore très explicite de l’existence que nous menons  avec sa serre « Breeding Life » : nous sommes confinés dans d’inertes espaces géométriques artificiels fermés sur eux-mêmes alors que nous désirons de l’amplitude et du vivant. Ses échafaudages monumentaux publics sont d’abord des moyens de choquer les citadins, de les pousser à prendre parti en leur faveur ou en leur défiance, de les amener à se parler, voire à se réunir.

Entre-temps, il s’entoure de fleurs et de plantes ; il les transcrit à foison par la peinture et le dessin. Et les visions urbanistiques qu’il concrétise deviennent d’utopiques habitations aux allures d’échassiers polychromes, perchées sur de fragiles pilotis. Il conçoit de complexes ensembles, maquettes géantes, agglomérations chaotiques, exubérantes, d’apparences moins fonctionnelles que les immeubles.

Dans son atelier, il sème des toiles florales. Il renoue avec les impressionnistes, il prolonge le travail d’un Thierry Renard ou d’un José Maria Sicilia. Il invente une peinture généreuse, prolifique, chamarrée, multicolore, prolixe. Il ne cesse, en parallèle, de créer de véritables jardins insérant la réalité au cœur de son travail. Tandis qu’il s’est lancé dans le façonnage de sculptures géantes, sortes de plantes carnivores en aluminium.

Michel Voiturier

Au BAM, rue Neuve 8 de à Mons jusqu’au 29 août 2021, « Arnne Quinze My secret Garden » et « « Zéphir Busine designer et peintre ». Infos : Infos : 0032 (0)65 33 5580 ou www.bam.mons.be

Livrets du visiteur : Arne Quinze, Mys Secret Garden,  Mons, BAM, 2021, 42 p. ; Sylvain Busine, Zephir Busine designer et peintre, Mons, BAM, 64 p.

Julien Damien, « Arne Quinze grandeur nature » in LM Magazine n°166, La Madeleine [F], 2021, pp.98-102.

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