Au confluent, tiercé d’assemblages, sculptures, peintures

Martine Canneel, Au soleil du grand Est – Entrée Jaune- Maison Canneel à Eudlo, Australie © Kit Laughlin

Au confluent Sambre-Meuse de Namur, le Delta irrigue trois disciplines. Les assemblages poétiques de Martine Canneel, les pierres quasi brutes de Johan Parmentier et les peintures héritées du rupestre de Christian Sorg

Trois démarches différentes qui se révèlent très sensibles au matériau créatif. Chaque membre de ce trio réuni par un même lieu semble être au service des éléments qui constituent leurs œuvres. C’est une évidence évolutive à travers la rétrospective qui rend hommage à Canneel. Cela s’entrevoie lorsqu’on est confronté aux  sculptures inscrites dans des apparences minérales par Parmentier. Cela s’affirme à travers la ténacité de Sorg à se laisser impressionner par les grottes ancestrales.

Canneel : génération plexi critique

La rétrospective consacrée à Martine Canneel  (1936) s’étend des années 1960 à aujourd’hui. Elle trace un parcours qui commence par les montages permis grâce aux  matières que l’industrie pétrochimique lance sur le marché durant les 30 Glorieuses. L’artiste s’en sert pour leur plasticité mais aussi pour concevoir des œuvres critiques de la société consumériste. Le choix se termine par une alliance entre des éléments organiques et une réflexion liée au bouddhisme alors que la pensée écologiste se développe.

Le plexiglas possède cette possibilité de laisser passer la lumière et de la filtrer à travers la variété des coloris dont ont peut le doter. Il permet des compositions  géométriques rigoureuses autant qu’inventifs. Et si pas mal de pièces de cette époque ont été détruites, celles qui subsistent ou ont réussi à être restaurées donnent la valeur de leur éclat rayonnant.

Martine Canneel, No Comment, 1974. Miroirs et figurines en plastique, 35 x 35 x 15 cm. Coll. Artiste. Photo Vincent Everarts

Elles possèdent la fascination envers l’éclairage électrique qui régnait à l’époque dans les grandes cités avec les néons publics, les enseignes et leurs réclames multicolores, les juke-boxes, les billards électriques aux façades clignotantes. Très vite, Canneel ira au-delà de la simple présence esthétique telle que l’abstraction géométrique ou l’op art l’utilisent. Elle mêle les matériaux, elle leur adjoint des objets existants.

Se développent alors des représentations très particulières d’un univers qui devient métaphore ou métonymie de la société de ces années-là. Il y aura des boîtes, des caissons, des sortes de maquettes encadrées comme autrefois les toiles peintes, des réalisations apparentées à des petits castelets dans lesquels se jouerait une scène animée pour marionnettes. Une forme de synthèse entre les pratiques artistiques d’avant et leur adaptation au présent, un présent qui a connu depuis des décennies l’apport du surréalisme.

Ces ‘collages’ nouvelle façon combinent des objets disparates dans ce qu’Isabelle de Longrée qualifie d’ « entreprise de taxidermie des éléments ». Le jeu reste souvent d’abord visuel grâce à l’usage de néons ou de lampes, grâce à des miroirs qui renvoient les images, les multiplient, rendent les choses virtuelles, voire y adjoignent le reflet du visiteur de l’expo. Il s’avère ensuite référentiel.

Les textures matérielles brassent l’autrefois et le maintenant, le vécu biographique et la réalité socio-économique. Les objets en plastique renvoient des jouets d’enfants tels que des figurines ou des gadgets publicitaires commerciaux bruts ou parfois repeints. D’autres objets sont façonnés pour l’occasion. Les titres ont fonction de révélateurs et l’utilisation intermittente de mots ou de phrases en lettres de lampes fluorescentes colorées affirment clairement un message militant  aux accents écologiques dont « l’humour sert d’exorcisme aux lendemains angoissants ».

À partir des années 90, inspiration et pratique artistique s’imprègnent de la rencontre spirituelle de Martine Canneel avec le bouddhisme. L’usage de matériaux d’emballage à origine plastique ou cellulosique amène à des froissis, des plissages, des enroulages, des modifications par chauffage. L’apparence se cristallise vers de l’organique.

Suivront des agencements de cellophane proches de ceux que permet la souplesse des tissus, des allusions à la culture bouddhique avec ou sans adjonction d’écritures. Cet ensemble se complète par une série de ‘lingam’ façonnés patiemment à partir d’éléments organiques intégrés et polis. Ces représentations phalliques (dont une expo mémorable aux Anciens Abattoirs de Mons en 2010 avait révélé la diversité universelle), hommage au dieu Shiva, offrent une harmonie formelle rendue plus présente par l’amalgame des choses hétéroclites qui les composent.

Cette foisonnante exposition offre aussi des annexes intéressantes sur d’autres aspects de la créativité de Caneel. D’une part la maison idéale, conçue en Australie lors du long séjour qu’elle y fit, selon les principes d’une harmonie spirituelle avec la nature. D’autre part les très délicats dessins architecturaux qu’elle pratiqua dans les années 50 alors qu’elle étudiait l’architecture.  Ajoutons-y quelques vêtements bigarrés confectionnés une vingtaine d’années plus tard.

Une existence se construit cependant dans la continuité. L’artiste n’a donc jamais renié pour autant ses pratiques précédentes. Preuve s’en affirme avec une œuvre récente, assemblage de plaquettes vides de pilules contraceptives  The last lollies en référence polysémique avec l’avortement, la régulation des naissances, le droit des femmes à disposer de leur corps pour vivre et pas uniquement pour engendrer.

Parmentier : art roc

En prélude aux compositions de Christian Sorg, des sculptures de Johan Parmentier (1952). La pierre brute l’inspire. Un des exemples les plus probants est le rond point Lemay installé en 2011 à l’entrée de Tournai où trois blocs monumentaux, extraits des carrières proches, symbolisent l’Escaut, la cathédrale et la cité.

Johan Parmentier, « Sculpture en résine de poussière de pierres » ©DR

Le sculpteur profite de cette attirance pour proposer un matériau, en l’occurrence de la résine de poudre de pierre, lui permettant de reconstituer des blocs prenant des formes diverses. Ces simulacres combinent l’aspect minéral, son façonnage selon des formes simples y compris l’allusion apparente rappelant la poussière qui se répand aux alentours des lieux où on travaille la roche.

Ce faux semblant rappelle que l’art est représentation, transposition, extrapolation. Il dit le vrai en se simulant faux. Il prend dans ce cas précis des apparences de découvertes en fouilles archéologiques. Il démontre avec modestie que l’émotion et la sensation dépendent autant de nous que de l’œuvre.

Sorg : actuel rupestre

Christian Sorg (1941) s’immerge dans la préhistoire. Installé alternativement en Bourgogne à Arcy et dans le sud de l’Espagne, près de grottes dépositaires de peintures rupestres, il s’inspire à la fois de ces témoignages artistiques millénaires et des paysages environnants actuels. De la sorte, souligne Claude Lorent, il « renoue avec une part essentielle de ce qui fait de nous des humains dans notre monde. »

Christian Sorg, Mammouth, suite pour Arcy sur cure, 2020, techniques mixtes sur papier, 65 x 50 cm

Il y a manifestement corrélation entre l’atmosphère souterraine et la pratique picturale de l’artiste. Bien évidemment, pas question pour lui d’imiter les œuvres de nos lointains ancêtres. Il s’agit plutôt de retrouver une atmosphère, de ressentir les perceptions du lieu, d’entrer en communion, du moins en communication avec la minéralité et le reste de la nature.

Nous ne sommes pas en présence d’une préhension impressionniste, moins encore d’un travail d’abstraction lyrique. Le geste prime, certes, mais il n’est pas simple impulsion. Il présuppose une imprégnation, une méditation. Comme dans tout ce qui est vital, ce sont de prime abord des flux. Ou des mouvements, visualisation active de ces danses de fertilité qu’une peinture préhistorique représente sur la paroi d’une caverne à El Cogul. Ce sera encore le passage des nuages devant un ciel indécis ou les remous d’un cours d’eau dévalant.

Plus loin la présence d’un mammouth s’évoque par la suggestion de traits de pinceau sans qu’un réalisme même élémentaire soit perceptible. Sur fond bleu, des graphies étirées en deux zones parallèles disent sans autre précision la présence d’un paysage nocturne étalé dans une semi-obscurité. Au départ de croquis, forcément rapides, s’élabore en atelier les contrastes entre terre et roche par des masses colorées d’ocre clair, de gris et de noir.

Dans un livre d’artiste réalisé avec Sorg, le poète Kenneth White synthétise en vers avec justesse la démarche artistique du peintre : « aujourd’hui / en ce lieu désert / laissé à la roche grise / et à des fleurs d’indigence / l’esprit / peut connaître une autre plénitude / répandre une autre lumière ».

Michel Voiturier

« Au soleil du grand Est », « Caminando » au Delta, 18 avenue Golenvaux à Namur jusqu’au 1 août 2021. Infos : +32 81 77 55 25 ou www.ledelta.be

Catalogue : Claude Lorent, Isabelle de Longrée, «Martine Canneel, la femme arc-en-ciel », Waterloo/Namur, Luc Pire/LeDelta, 2021, 104 p. (14€) 

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