ALL YOU CAN EAT !


Messieurs Delmotte, une mascarade très sérieuse
Un slogan accrocheur, digne d’un restaurant de buffets à volonté. Un lettrage clinquant qui renvoie à l’univers du cirque où le badaud est achalandé à coup de gadgets lumineux. Une présentation graphique rappelant le sceau de la Métro-Goldwyn Mayer… L’affiche de l’exposition « All you can eat ! » a tout d’un show à l’américaine. Mais, à la place du lion rugissant, emblématique du studio de cinéma hollywoodien, on retrouve Messieurs Delmotte surmonté d’une crinière argentée, le visage peinturluré comme un clown désincarné, le comique qu’il ne voudrait surtout pas et absolument pas être. Critique acerbe du consumérisme de masse ? Détournement déceptif du divertissement à gogo ? Allons voir le spectacle de plus près…


Fond de teint baveux, fards lourds, rouge à lèvres en surcouches, les portraits de Messieurs Delmotte figurent parmi les pièces maitresses de l’exposition. A mi-chemin entre la figure gothique de Marylin Manson et de l’iconique David Bowie, elles sont surtout une revisite des célèbres sérigraphies en couleurs de Marylin Monroe réalisées en 1967 par Andy Warhol. Celles-là même qui sont exposées, de l’autre côté de la Meuse, au Musée de la Boverie, à l’occasion de l’exposition « Warhol. The American Dream Factory ».


Un dialogue avec le pape du Pop Art


Un heureux hasard ? Non, bien évidemment. « All you can eat ! » résulte d’une initiative de la Province de Liège. Et, pour cette libre interprétation, Messieurs Delmotte est apparu « comme un choix évident tant pour sa personnalité atypique que pour la réflexion artistique qu’il mène autour du corps et de l’usage de son image dans notre société consumériste », explique la curatrice Caroline Coste, chargée de coordonner le projet avec l’aide de Caroline Quaniers.
L’hommage au fondateur de The Factory qui constitue la trame de fond de l’exposition est à la fois pétri d’évidences et truffé de subtilités.
Les dessins de Messieurs Delmotte ne convergent pas seulement avec le background de Warhol en tant que publicitaire. Ils vont bien au-delà en nous délectant de jeux de mots cocasses et de détournements visuels. Et ce sont les grandes enseignes qui peuplent notre quotidien et orientent nos habitudes de consommation qui sont prises pour cibles. Du logo de Carrefour, à celui de Securitas ou encore de Tinder, aucun secteur n’est épargné… Pas même celui des relations sentimentales. Avec l’illustration Tinder Surprise, Messieurs Delmotte traite par exemple avec beaucoup de dérision mais aussi de justesse, d’une thématique actuelle : la construction identitaire d’un individu par et pour les réseaux sociaux et les différentes facettes qu’il s’autorise à montrer. L’artiste met l’accent sur cet autre type de consommation à la chaine numérique où chacun tente de se vendre, de se montrer sous son plus beau jour et opère ses choix de conquête sur base d’un catalogue en ligne. Mais l’image n’est qu’un emballage et le contenu reste souvent à découvrir.


Le corps comme lieu de résistance


La thématique du conformisme et du consumérisme de masse est aussi traitée à travers plusieurs séquences vidéo tournées à Ostende, haut lieu de villégiature des belges en période estivale. On peut y voir l’artiste dans des situations tout à fait insolites et drôles.
Messieurs Delmotte essayant, tant bien que mal de dompter la course folle de sa monture dans l’arène d’un Lunapark. Messieurs Delmotte affublé d’une gigantesque bouée rose titubant sur le sable en costume cravate ou encore Messieurs Delmotte s’immergeant tout habillé dans la mer pour braver les flots et ressortant vaincu et trempé jusqu’aux os.

Cette confrontation du corps avec les éléments qui l’entourent est une constante dans l’œuvre de Messieurs Delmotte. Sa silhouette longiligne se mesure avec audace aux productions humaines et aux forces de la nature (l’attaque d’un cerf-volant poussé par la force du vent, l’inertie d’un bateau dans un chantier naval etc.)
Le corps de l’artiste est en perpétuelle tension, en résistance même, avec l’environnement dans lequel il évolue. Il est une tentative de redéfinition des limites, de relecture des codes de l’espace public. Qu’est ce qui est permis ? Qu’est-ce qui est interdit ? Qu’est-ce qui choque ? Qu’est-ce qui passe inaperçu ? Dans quelle situation l’individu est-il reconnu dans son individualité ou rejeter dans son altérité ?
Messieurs Delmotte, persona à l’allure excentrique, décalée, presque lunaire, s’insère aussi dans l’espace comme un élément poétique, étrange pour raviver la différence et brouiller le conformisme ambiant. Sa présence amène de l’inconfort. Elle est une tentative d’interpeller mais sans jamais provoquer, brimer ou se moquer.


L’artiste peut aussi être comparé à un funambule qui compose aussi avec l’accidentel. Il marche sur le fil invisible des conventions pour révéler la ligne de démarcation entre singularité et collectivité, conformité et unicité. Des performances qui reposent, presque toujours, sur le non-verbal et sur le mode de la suggestion. D’ailleurs lorsqu’on l’interroge sur ses apparitions filmées, il revendique : « J’essaye d’être le moins narratif possible et de faire des prestations en absence. »
Si Messieurs Delmotte s’est imposé comme une évidence pour dialoguer avec les œuvres du maitre du pop art, il cultive son propre univers à la croisée de l’art populaire et underground. Un univers engagé empreint de poésie, de dérision et d’atypisme, nourri par des influences musicales revendiquées.

Marjorie Ranieri

L’Exposition de Messieurs Delmotte « All You Can Eat » s’est tenue à la Design Station, à Liège, du 5 mars au 4 avril 2021

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