LESSINES Dialogues intemporels entre arts d’autrefois et art brut actuel

Isabelle Laure, Sans Titre © Fondation Paul Duhem

Dans sa logique des expos antérieures, l’Hôpital Notre-Dame à la Rose poursuit sa confrontation-intégration entre le patrimoine de ses lieux muséaux et la création contemporaine. Cette fois, c’est la fondation Paul Duhem qui  glisse sa production artistique en marge au centre de ce qui fut un dispensaire géré par des religieuses.

Il est toujours surprenant et intéressant de mettre des objets ou des œuvres anciennes en résonance avec des travaux plastiques actuels. Cette démarche prend un sens particulier avec l’art brut. Ceux qui appartiennent à cette catégorie plastique ont en effet une place à part dans l’histoire de l’art. La majorité d’entre eux pratiquent peinture, sculpture ou installation sans avoir reçu de formation artistique. Il s’avère néanmoins que les thématiques qui ont émaillé l’histoire de l’art sont permanentes.

L’histoire de l’Hôpital Notre-Dame à la Rose est liée de près à la maladie, à la souffrance. Tout ce qui est exposé a trait aux patients, aux soignants, aux remèdes, aux techniques médicales. La spiritualité côtoie sans cesse une charnalité fragilisée, trivialement bousculée par la douleur, la dégradation. La dynamique du vivant y est confrontée perpétuellement à  sa vulnérabilité, tant physique que mentale. Il reste au visiteur à être attentif pour repérer la bonne centaine d’œuvres insérées au milieu des éléments du patrimoine rassemblés à Lessines.

Les portraits

Le portrait est un genre intemporel par excellence. Maurice Brunswick (1960) en est devenu un spécialiste. Après avoir dessiné des maisons et des églises, il s’est inspiré d’œuvres anciennes pour réinventer des personnages évangéliques ou nobles. Il les extrait de livres d’art, dessine avec le souci de détails choisis afin de les ressusciter. Il affectionne les auréoles sanctificatrices entourant des visages lumineux et les vêtements à parer de couleurs somptueuses. Il prolonge ici ces tableaux dispersés à travers le musée qui donnent à voir des moines et des nonnes, des hommes et des femmes du temps jadis.

Paul Duhem (1919-1999) a inlassablement aligné des êtres similaires, intrigants, mystérieux, obsessionnels. Leur tête repose, sans cou, sur la massivité d’une carrure qui leur confère une stabilité presque monumentale. Leur regard, issu d’une paire d’yeux rapprochés, sertis dans un visage monochrome, fixe les visiteurs avec ce qu’on devine de perspicacité, comme s’ils les analysaient tandis que les oreilles, saillantes et stylisées, semblent capter paroles et bruits. Ainsi sans doute les malades méditaient-ils ou soliloquaient sur leur destin durant des séjours rarement courts. Peut-être certains d’entre eux présentaient-ils une même humanité chargée d’un poids intérieur qui les apparente à l’univers de Kafka.

Isabelle Laure (1989) use du trait comme d’un fil d’Ariane. On ressent l’impression d’un trait continu qui trace des éléments dont l’ensemble va constituer des personnages. Cette manière de dessiner se répartit dans l’espace jusqu’à le parcourir sur l’ensemble de la feuille de papier. Au premier coup d’œil, il arrive que l’impression appréhende ce style comme une forme de gribouillage. Peut-être. Mais cet embrouillamini dessiné permet à des êtres de surgir, d’éclore en quelque sorte, d’être à la fois dans l’enveloppe d’un cocon et d’en sortir pour devenir silhouette familière, sympathique. On songe au poète Henri Michaux qui affirmait être né troué ; ces êtres-là, sont faits de trous, ils combinent la transparence de ceux qui n’ont rien à cacher et le réseau qui se tisse pour dissimuler, protéger, contenir.

Les crucifixions et les ex-votos

Le crucifix, présence cultuelle récurrente en ces lieux gérés naguère par des dévotes, est un thème fort représenté. C’est l’unique préoccupation de Jean-Pol Godart (1961-2005). Elle s’exprime de manière rustique, rudimentaire même, par l’intermédiaire de morceaux de bois bruts et de clous agglutinés. Chaque élément prend valeur emblématique de la brutalité du supplice évoqué.

Hanté par la mort du Christ ou par l’idée d’un univers où la souffrance mène aux fins dernières à moins que ce ne soit parce que le cruciforme permet de travailler alternativement la verticalité et l’horizontalité, Abel (1958) est collagiste à sa façon. Mais ce ne sont pas des formes découpées qu’il rassemble sous un aspect cruciforme, ce sont des objets hétéroclites, échantillonnage extravagant d’une brocante foisonnante, qui sied fort au baroque de la chapelle.

Les composants de ces croix insolites sont puisés quelquefois dans la symbolique directement associée à la religion. Elles sont fréquemment allusives aux violences guerrières. Elles sont assurément aussi des témoignages sociologiques de notre présent : instruments ménagers, véhicules motorisés, jouets gadgets polychromes, figurines publicitaires ou super-héros prétendument sauveurs du monde. Une certaine ironie se fait jour à travers ces mélanges qui associent un ludisme de décrispation et une cruauté surgie de l’accumulation.

André Delvigne, « Le bureau du boss » détail © Bruno Lestarquit

Inlassablement, André Delvigne (1957) poursuit son installation autobiographique « Le bureau du boss ». Assemblages ici encore puisque se retrouve au cœur d’une maquette au long cours une kyrielle d’objets liés à des souvenirs personnels de l’artiste, copieusement rassemblés sous des coulures de cire venues des innombrables bougies dispersées et régulièrement utilisées comme des ex-votos allumés, sorte d’hommage, pas nécessairement à un saint, ni à Dieu mais à la vie.

Pourtant, pas mal des choses accumulées témoignent, malgré parfois la banalité de leur origine, d’un rapport avec le sacré, avec le spirituel. Mais le simple fait que chacune est reliée au plus secret d’événements vécus par ce créateur leur attribue une valeur unique. C’est un équivalent en trois dimensions du journal intime destiné d’abord à celui qui le conçoit. Un auto-portrait, finalement.

Les scènes du quotidien

Son travail de dessinateur, Nils Dieu (1959) le pratique avec du brou de noix, du mercurochrome ou de l’encre de Chine. Les gens qu’il insère dans l’espace rectangulaire d’une feuille de papier investissent un monde à connotations fantasmatiques. La démarche reste figurative mais les lieux où ils sont inscrits ont perdu la logique rationnelle et rassurante des règles de la perspective, du coup celles de la pesanteur.

Les individus nés du pinceau de cet artiste ne sont pas figés. Ils sont saisis en action même si celle-ci semble passive comme l’écoute ou le repos. Rarement seuls dans une œuvre, ils sont isolés assez souvent dans des cases ou des cadres, des éléments mobiliers. Difficile de ne pas imaginer que, bien que paraissant évoluer au sein d’un univers similaire au nôtre, ils s’avèrent en décalage avec les existences que nous menons au jour le jour.

Avec Louis Poulain (1964), nous voici dans l’imagerie foisonnante et polychrome. Elle s’attache actuellement aux problèmes qui hantent nos sociétés. Elle est l’expression d’une collectivité. Les individus, ici, ne sont pas le sujet ; ils appartiennent à la foule car le peintre affectionne les foules, les rassemblements où converge la multitude. Ce furent naguère des festivités, des loisirs de masse ; c’est désormais manifestations, protestations, défilés revendicatifs, marches écologiques, luttes contre les dérives de l’économie obsédée par la productivité davantage que par les humains. Des textes, alors, explicitent la démarche. Ce sont les pancartes, les calicots, les banderoles brandis par les citoyens en train de passer à l’action. Et la vivacité des coloris donne à ces rassemblements un air de fête, de vivacité joyeuse car c’est bien la vie qui se manifeste à travers ces cortèges. Et cela, précisément dans la salle du musée où étaient alités les malades.

Le crayon gris est l’instrument d’Alexis Lippstreu (1972). C’est sa façon d’être sobre même si ses traits de crayon constituent une trame complexe qui envahit la surface de son dessin autour de quelques personnages inscrits dans le bas. Il y a donc, dirait-on, l’atmosphère alentour, avec ses courants de l’air, avec ses fluctuations de lumière en guise de décor impalpable.

Lorsqu’on possède une minimum de culture picturale, il surgit, à regarder les humains qui sont installés dans cet ensemble crayonné, des réminiscences de l’un ou l’autre tableau célèbre. De fait, Lippstreu s’inspire de pages de livres d’art lui servant de modèles. Sa patte est minutieuse quoique jamais servile. Copier ? Non. Interpréter, décanter, ramener à l’essentiel. Il se comporte comme un écrivain qui rendrait compte d’un roman ou d’une nouvelle en les condensant dans les trois vers d’un haïku.  

Christelle Hawkaluk (1975-2011) travaillait autour d’une figure centrale féminine. Une princesse, la Vierge Marie, une mère. Une thématique qui sied bien en ce bâtiment régenté par des nonnes et leur prieure. Les dessins sont réalisés avec un crayon. Les personnages témoignent d’une certaine sobriété mais leur habillement, à l’instar de leur environnement, sont surchargés de motifs divers graphiques ou floraux. L’ambiance de chaque œuvre tient à la fois du féérique et du folklorique.

Les nus

S’il est un thème récursif en art, c’est le nu, et plus spécifiquement le nu féminin. Il est ici représenté à travers une mini-rétrospective du travail de Hughes Joly (1954) dans une salle annexe qui clôture l’ensemble de cette exposition de la fondation Paul Duhem. Ce plasticien a commencé par peindre des sujets religieux inspirés par l’iconographie ancienne. Il s’est finalement focalisé sur la représentation féminine à travers l’imagerie des top modèles parce qu’ils représentent à ses yeux une vision plus actuelle. Ceci rappelle que bien que l’âme fasse partie des préoccupations du personnel hospitalier, le corps était au centre des attentions des soignants.

Joly  a débuté avec des collages de mannequins découpés dans des magazines. Il en est venu à une peinture qui ne dédaigne pas les grands formats. Il peint à l’huile et privilégie des plages monochromes couleur chair ou jaune, quelquefois bleue, cernés de noir. Il ne se préoccupe pas trop de détails précis (à part le maquillage appuyé des yeux, le rouge parfois appliqué aux lèvres et aux ongles, les cheveux suggérés en lignes ondulantes): il évoque à grand trait les seins, signalés par un cercle nanti d’un point central pour le mamelon. Le sexe se résume à un pubis triangulaire.

Joly aime les grands formats. Son geste pictural s’accommode bien à l’espace et on le verrait volontiers se mettre à réaliser des fresques murales. Les courbes dominent qui sont, parait-il, plus inhérentes au genre féminin que masculin. Ainsi se lit une sensualité accentuée par les poses des anatomies très inspirées par celles des magazines de mode ou de la presse people. 

L’expo se termine donc avec cette adoration qui englobe les saintes, les soignantes, les aguicheuses, les ravissantes, les aimantes aussi sans doute car elles s’y invitent en omniprésence invisible mais perceptible puisque le spirituel est rarement loin du charnel, du moins lorsque associé au mystique.

Michel Voiturier

« Conversations rêvées » jusqu’au 15 avril 2021 à l’Hôpital Notre-Dame à la Rose, place Alix de Rosoit à Lessines. Infos : +32 (0)68 33 24 03 ou  www.notredamealarose.be/

Fondation Paul Duhem, 81 rue Vandervelde à Quevaucamps. Infos : Fondation Paul Duhem : www.fondationpaulduhem.eu

1 Comment

  1. Merci pour cette très belle manière, fine, subtile de parler de ces artistes en lien avec le lieu où leurs oeuvres sont installées.
    La souffrance résolue en joie et exultation: ce que peut produire l’Institution soignante et l’Art…
    Sans doute une part du sens de cette exposition que nous comprenons grâce à ton écriture.

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