Plis, surplis, pliages et autres plissements surprenants

Une des Vénus en mousse d’Etienne Gros © Cannelle’K

Le pli, en soi, a quelque chose de magique. Qui dit pli, en effet, parle d’une matière plane, souvent textile, qui, à un endroit, se dote d’un relief ayant pour caractéristique une partie visible et une autre invisible, soit parce qu’elle est cachée par la pliure si la matière possédant une certaine épaisseur revient sur elle-même, soit parce que, plutôt mince, son verso s’avère convexe et le recto concave. 

Le pli semble donc générer une double perception : d’une part, se montrer et être porté à la vue de ceux qui le regardent mais aussi, par ailleurs, dissimuler ce qui se trouve en dessous de la surface perceptible. Sa fonction serait alors d’attirer l’attention et de stimuler l’interrogation, d’être ostentation et attraction, d’être exhibition et dissimulation. Il prend une autre valeur encore lorsqu’il concerne la peau selon qu’il se présente comme bourrelet ou comme ride.

De la représentation

Dans le domaine du textile, par conséquent de la mode, il est partout dans les habits, les décorations. Dessins autant que peintures et sculptures, depuis toujours, en attestent. On le constatera à travers cette duale exposition dans les œuvres anciennes d’avant l’invention de la photographie, lorsque les arts plastiques avaient pour objectif primordial de retranscrire la réalité avec une évidente minutie.

Ce réalisme résistera au fil des siècles. Chez Dürer (1503), une gravure dessine les courbes descendantes de la robe d’une jeune fille sans rivaliser avec la somptuosité colorée des vêtements revêtus par « la Sainte famille » et ses anges nés du pinceau du Maître de Monteoliveto. « La Communiante » de Bastien-Lepage (1875) met en valeur les différents tissus blancs qui font d’une adolescente une presque mariée.Le portrait dessiné d’un couple algérien par Alphonse Dinet (1882) met en valeur un voile et un turban.  

Durant les mêmes années, voici Félicien Rops avec un pastel coquin où une bonne sœur dévoile une cuisse tandis que sa robe se plisse pour révéler la chair. Louis Gallait montre des costumes du clergé russe de son époque alors que Constantin Meunier s’attarde sur la bure d’un moine. Wilhelm Kommer profite d’une « Visite au cousin » en 1869 pour jouer avec les couleurs sur des tenues de temps reculés.  Un fusain de Théo Verstraete saisit les mouvements des manteaux de trois paysannes vues de dos.

Une nature morte très récente de René Huin dans sa veine hyperréaliste souligne le pli unique à la perpendiculaire d’une nappe. Dessiner au crayon le fouillis de draps abandonnés sur un lit permet à Anne Bertinchamps de jouer avec les reliefs et la lumière.

Les modes se lisent en filigrane ainsi que l’évolution des mœurs. Depuis les fraises du XVIe, ces fragiles collerettes qu’on arborait autour des cous, en l’occurrence celui d’une princesse par Pourbus, jusqu’aux créations actuelles via le dandysme de la fin du XIXe avec, par exemple, un lumineux portrait de Georges Rodenbach signé Alix D’Anethan. Ainsi, révélatrice, une amusante gravure de Pieter van der Borcht montre des primates travaillant et essayant des fraises dans un atelier du XVIe siècle, lointaine préfiguration de « La planète des singes » de Pierre Boulle. Et ce même ornement  de dentelles trouve un air de pastiche dans une photo au symbolisme de dérision proposée aujourd’hui par Olivier Reman et Bart Decobecq.

De la création

Le pli a généré une discipline créative particulière, l’origami. Des créations en trois dimensions utilisent le plissement comme élément susceptible de donner un aspect particulier à une œuvre souvent proche de la sculpture. On sait à quel point les recherches récentes sont variées, inattendues, insolites, inventives.

Joan Sallas, présent à Tournai où il anima des démonstrations, expose notamment d’étonnantes reconstitutions de serviettes de table échafaudées en compositions pour le pape au XVIIe siècle, pour l’empereur d’Allemagne fin XIXe, la reine d’Angleterre ou le cheick du Qatar. À nous rendre très prudents dans notre façon de manger lors d’un repas, de peur de salir ces assemblages spectaculaires et raffinés. Chris Kabel, de son côté, se contente d’une méthode purement géométrique.

Dorothée Catry, avec de la soie, réinvente la fraise de manière réaliste. Non point la collerette en tissu du passé, mais bel et bien le fruit. Alice Leens interprète des moulures anciennes en une spirale vertigineuse grâce à du coton ; elle s’associerait volontiers à un assemblage textile vertical dû à Clémence Protoval. Simone Pheulpin élabore des constructions évocatrices d’éléments naturels tels falaise ou rocher, que la blancheur du coton restitue plus calcaires que les vrais. L’assemblage coloré de Hanne Friis s’apparente davantage à l’organique, comme les petits formats de Cécile Cocheteux et la pièce monumentale de Samira Boon tandis qu’une vidéo d’Andersen et Klumpert décrit sa manière de travailler. Tamara Louis évoque carrément un « Ecorché » sans pour autant se cantonner au réalisme brut.

Au moyen de cette membrane nouvelle qu’est le tyvek, Sarah Osselande a élaboré une structure immaculée évoquant aussi bien un abri de fortune qu’une casaque. Des Vénus presque préhistoriques étalent les formes généreuses qu’Etienne Gros leur a données en forçant de la mousse de polyuréthane à épouser des apparences de corps. Une statuette hybride de Johan Muyle animée par un moteur virevolte façon derviches, robe au vent. 

Martine Dolly se situe dans une démarche plus conceptuelle d’entassement suscitant des entremêlements de matières, une géométrie fluide de formes abstraites qui inscrit la profusion, la possession en tant que composante de notre société consommatrice. Benjamin Durenne froisse du plastique métamorphosant une matière considérée polluante. Diana Bitar orchestre des houles colorées qui forment des alvéoles, s’enchevêtrent en harmonie, séduisent par leur éclat, semblent combiner une rigueur mécanique et une fantaisie poétique. À comparer avec la grisaille rocheuse étagée par Madeleine Larcade. En envol sur leur cintre, les « Arc’anges » d’Ysabel de Maisonneuve flottent dans l’espace, colorés, chatoyants, séducteurs.

En ces productions, plus question de représentation. La démarche contemporaine est de partir du matériau afin de le rendre expressif pour lui-même, de relater ce que les formes et les textures sont susceptibles d’engendrer. L’art se veut vecteur de sensibilité alors que les utilisations du textile étaient d’abord une série de codes sociaux.

De l’utilisation

Des usages sont cités puisque le pli se retrouve dans le domaine textile pour l’habillement, la décoration, le linge. Ils appartiennent plus à l’artisanat qu’à l’art proprement dit. Ils forment dans ces expositions une partie davantage documentaire historique et sociologique.

Des coiffes à fronces, issues du musée tournaisien du Folklore et des Imaginaires, encadrent des visages féminins. Des instruments utilisés par les tailleurs et les couturiers, des métiers à plisser ou à tuyauter, des fers à godronner, des calendreuses… expliquent des pratiques anciennes. Le smock, broderie froncée, est illustré par des barboteuses, blouses roumaines ou jupes chinoises, robes de gamines ou de soirée. Ou une nappe signée Véronique Demeffe.

Des vêtements suspendus sur leur cintre en leur garde-robe rappellent que les plis accoutrent. Certains nous sont familiers. D’autres, par exemple les bazins polychromes venus du Mali, chantent l’exotisme. Les kimonos de Marie-Hélène Guelton traduisent élégance et ravissement.

Par ailleurs, les élèves de Johan Muyle ont transgressé avec un évident plaisir la présentation figée des statues de la collection permanente sculptées par Guillaume Charlier, Jean-Baptiste Carpeaux, Rik Wouters, Jef Lambeaux et quelques autres. En conséquence, toutes ces sculptures dialoguent entre elles, prennent soudain une dimension de jeu d’interaction entre chacune assez concluant puisqu’elle les extrait de leur torpeur trop conventionnelle.

Exposition foisonnante donc qui inaugure une collaboration entre le Tamat et les Beaux-Arts et s’inscrit dans une sorte de suite indirecte à une manifestions organisée en 2010 sous un titre similaire. On regrettera néanmoins que les cartels se soient contentés d’indications succinctes trop peu informatives dans la majorité des cas.

Michel Voiturier

« Plis. Art & Textiles » Tournai, jusqu’au 25 mai 2020 au Tamat, place Reine Astrid et au Beaux-Arts, rue de l’Enclos Saint-Martin à Tournai. Infos : +32(0)69 23 42 85 ou  www.tamat.be et +32 (0)69 33 24 31 ou  www.mba.tournai.be

Guide du visiteur: Patricia Gérimont, Julien Foucart, « Plis Art & Tournai, Tamat/Beaux-Arts, 2020, 44 p.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.