Nathalie Vanheule, Une femme ‘en flamme’

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Ma première rencontre avec Nathalie eu lieu lors de l’exposition « Espèces d’espaces » (décembre 2015) aux Abattoirs de Bomel (Namur) où elle présentait son film ‘Burning eyes’ (2015).

Dans ce film, une jeune femme nue, avec la peau vierge et les seins blancs, était recouverte, petit à petit , par des cendres qui tombaient sur elle. On observait comment sa peau pâlissait, grisonnait, ‘vieillissait’ peu à peu, comment ses paupières fragiles et ses belles lèvres charnues disparaissaient sous cette neige noire.

En ignorant que cette neige était formée par des flocons de cendres, on aurait pu imaginer des plumes d’oiseaux, ou, de plus loin, des papillons qui tourbillonnaient et se couchaient légèrement sur la femme, ou plutôt la fille, car ce personnage avait cet aspect innocent et intemporel qu’on retrouve dans les contes qu’on raconte à nos enfants. La bande sonore laissait entendre des cris de perroquets, on aurait cru des bébés qui pleuraient.

Cette image et ce son qui l’accompagnait hypnotisaient beaucoup des visiteurs qui regardaient le film à tour de rôle, comme pour en comprendre son mystère, ou comme si cette neige noire tombait aussi sur eux. Il y avait dans ce film quelque chose d’étrange, d’angoissant, de perturbant et de berçant, rassurant à la fois.

Notre souffle était pratiquement couplé avec celui de la fille, qui semblait s’étouffer lentement, jusqu’au moment libérateur où il arrêtait de neiger des cendres, et où la fille découvrait petit à petit sa bouche et ses paupières . Emergeant des cendres nous découvrions ses yeux, un regard presque pur nous transperçait, bleu clair comme on retrouve sur les ailes des perroquets. Avec elle, on retrouvait notre souffle, on respirait, on était soulagé. La vie resurgissait de ces couches noires de la mort, ‘blanche neige’ se réveillait et notre regard en était complice et voulait de nouveau témoigner de ce cycle intriguant de vie et de mort. Un film en boucle. Une mort, une vie, en boucle.

Le soir du vernissage de l’exposition « Espèces d’espaces » dans laquelle figurait son film, je rencontrais l’artiste, Nathalie Vanheule, qui n’est pas la même fille que celle qu’on voit sur le vidéo (cette fille est ‘sa muse’, et revient partout dans son oeuvre). Je rencontrais une belle femme, grande, blonde, avec une élégance rare, un élan très féminin, mais aussi une détermination et une présence affirmée. Une rencontre fugace, mais marquante, comme on peut pêcher parfois des perles brillantes dans une masse plus anonyme des gens. Ma curiosité était réveillée, je voulais en savoir plus, sur cette femme et son travail. Je décidais de la suivre de plus près, de la rencontrer une nouvelle fois et de prendre le temps, pour comprendre ce qu’elle m’avait fait et à tant d’autres que je voyais intrigué par son travail. Il y a des artistes qui ont des vraies choses à dire, des choses importantes pour ce monde. Je savais intuitivement que Nathalie en faisait partie.

La deuxième rencontre se fit quand je visitais avec elle l’ exposition « En Flamme » (23.04 -22.05.2016), dont elle était la curatrice, à « De firma », Vilvorde. Cette ancienne usine de faïences, brûlée pendant la deuxième guerre mondiale et ressurgie de ces cendres est maintenant reconvertie par les enfants du propriétaire dans un lieu d’ événements qui attire le beau monde et les entreprises des environs. L’histoire du lieu a servie Nathalie comme source d’inspiration en y invitant plusieurs artistes de créer ou de présenter leur travail sous le titre ‘en flamme’. Retour a la thématique phare de Nathalie Vanheule: le feu avec tout ce qu’il symbolise. ‘En flamme’, ce qui brûle et détruit, ce qui fait mourir mais qui fait naître aussi la nouvelle vie de ces cendres. La mort comme la phase nécessaire que le nature parcourt afin de faire naître autre chose. Cycle d’éternelle transformation, qu’on ne peu qu’accepter si on ne veut pas trop souffrir. Nathalie en a souffert, quand la vie l’a confrontée en chair et os avec cette terrible vérité de la temporalité: il y a quelques années d’ici, elle a perdu trois membres de sa famille en deux semaines, juste avant la naissance de son deuxième enfant. Point final et point d’initiation, car depuis lors Nathalie se dit plus vitaliste, plus concentrée sur son travail, plus consciente du temps qui nous est donné et qu’il faut prendre. Du noir de la mort est née une grande passion, qu’on sent dans son travail mais aussi dans sa manière de nous emmener dans ses projets.

Une curatrice qui propose des questions intéressantes aux autres artistes et les emmène dans une dynamique collective. Car si la thématique est bien fondée sur sa propres expérience de la vie, elle y voit aussi un grand défi pour la société dans laquelle on vit. Pour le monde qui est dans cette phase de transformation, où des vieux schémas de fonctionnement s’écroulent, et où on cherche de nouveaux modèles. On est dans cette phase selon Nathalie, où on doit oser lâcher prise, embrasser l’insécurité de ne plus avoir des réponses claires, mais où on doit laisser mourir ce qui s’en va, et s’accrocher à notre passion afin de trouver la force de vie comme carburant pour nos créations. Même si celles-ci sont éphémères, et à relativiser.

Reste la joie du moment, de la co-création, car si Nathalie investit tellement dans des expos de groupe, et les encadre avec tous ses soins, c’est bien parce qu’elle croit que vers là qu’on doit aller : un monde avec toujours plus de solidarité. Et je peux témoigner qu’elle marche sa parole, en m’accueillant d’une gentillesse et générosité énorme. (et apparemment, elle fait des tartes délicieuses et personnalisées à l’occasion de ses vernissages) Comme cet article souhaite se focaliser sur l’oeuvre de Nathalie, je ne vous raconterai pas sur les autres artistes présents, même s’il y a des petites perles qui vaulent bien le détour : ce triptyque en fusain de Hannelore Van Dyck par exemple, ou encore les paysages miniatures de Stefan Peeters. L’oeuvre de Nathalie enchante, comme le film que j’avais vu il y a quelques mois à Namur. Un mur est dédié à son travail. Le plus fort dans son ensemble est probablementses quatre ‘toiles’ « Ash is a state of mind too », où elle fixe des cendres en différentes couches sur du triplex, qu’elle laisse sècher graduellement au soleil, ce qui lui donne cette texture dense, que l’on imagine volcanique. Ici je retrouve de nouveau cette magnifique attirance qu’exerce le mélange de beauté et de cruauté sur nous. La surface est rude sous mes doigts, douce comme du duvet à des autres endroits.

Quelques cendres par terre témoignent de la présence de l’artiste, comme si elle était venue brûler son propre travail, même si rien n’est moins vrai quand on voit le soin qu’elle apporte à ces oeuvres et qu’elle raconte comment ses enfants ont aidé à la phase finale. À gauche et à droite de cette série se trouvent deux autres séries : « inflamed », et « it is all about passion », des impressions de photo sur des plaques en cuivre, retravaillées avec la peinture à l’huile dont laquelle elle a rayée. Les cendres reviennent aussi ici, fixés sur le mur comme un cadre autour certains plaques, ou comme des ‘drippings’ jusque par terre, où elle a ‘fait tomber’ aussi une des ces plaques. Le cuivre comme matériel lui vient comme un écho à la technique utilisée dans la renaissance italienne, ou encore comme utilisé pour éterniser les premières chaussures de bébe.

Le lien avec la temporalité est omniprésente, et exécuté de manière cohérente. Dans le cuivre on se reflète aussi, même si le miroir n’est pas net, et nous confronte que nous ne sommes pas cette personne clairement définie qu’on feint parfois, mais bien une matière vivante, en continu changement entre la vie et la mort, qui parcourt différents cycles dans nos vies, si on ose vivre d’une manière si intense que Nathalie proclame, en touchant les fonds les plus noirs et les hauts les plus illuminés que notre existence peut nous offrir. ‘En flamme’ est alors avant tout une ode à la passion.

Joke Lootens, 3 mai 2016

Le finissage de l’exposition ‘en flamme’ aura lieu le 22 mai de 14h à 18h. , schaarbeeklei 636, 1800 vilvoorde Le film ‘burning eyes’ sera montré le 19 mai et et le 18 juin à Venise.

Les prochains rendez-vous sont à noter alors : 18.06.16 groupshow Vanessa Gageos/ Marina Abramovic/ Nathalie Vanheule/ Victoria Lucas at MOLINY STUCKY, Venice (IT) Special event/VIDEO ART & INSTALLATION PERFORMANCES KINDS OF MEMORY Female artists and the ‘900 conflicts.curator Chiara Isadora Artico for B#side war project/ groupshow with Nathalie Vanheule, Vanessa Gageos, Victoria Lucas, screen at 6pm on the roof of  the historical building Molino Stucky,Giudecca 810, Venice (IT)

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