Matière, forme et idée : trame pour les boursiers de la Fondation de la Tapisserie

Un des aiguilletages de Caroline Fainke©MV.Flux News

Pour appréhender ce rassemblement des travaux effectués par les boursiers de la Fondation de la Tapisserie, il faut sans doute se focaliser sur trois aspects essentiels de leurs recherches : la texture des matériaux utilisés, la transformation de leur réalité par la forme qui leur est donnée, le concept qui sous-tend l’objet artistique obtenu.

On apparenterait volontiers Garry Farrelli à un documentaliste archiviste accumulant des dossiers, collectionnant des traces écrites, imprimées. Il colle bien à la volonté plus que jamais affirmée de notre siècle de conserver, accumuler, numériser, encoder ce qui témoigne de l’activité humaine, ce qui reste quand les réalités concernées par les données ont disparu. Les éléments qu’il rassemble sont de l’ordre du papier, du carton, en feuilles, en fascicules, en classeurs, sous chemises.

Ils ne serviront plus à raconter l’historique d’une entreprise, d’une prospection, d’un journal intime. Ils sont là pour témoigner qu’ils existent à travers une synthèse implicite d’un tout dont ils ne sont que des fragments extirpés de leur contexte. Au même titre coexistent des textes édités ou manuscrits, des plans, des en-têtes, des photos, des cartes postales…

L’artiste les assemble, en fait des associations dont les signifiés se modifient au gré des combinaisons mais aussi des interventions. En effet Farrelly les marque au moyen de broderies, de fils inscrivant des limites en la matière même, des trajets, des invasions qui prennent aussi l’allure de frontières nouvelles, de contraintes inscrites dans le matériau comme un tatouage dans la peau. Ainsi s’énonce la vanité autant que la nécessité des protections et consignations, toutes ces tentatives de rendre l’éphémère pérenne sans assurance d’une consultation ultérieure par un éventuel chercheur.

Les ondes émises par les objets tarabustent Claire Williams. Elle tricote des fils de cuivre jusqu’à parfois leur imposer l’aspect de bijou. Ce seront les antennes dont elle se servira pour explorer l’environnement comme s’il s’agissait d’une espèce de compteur Geiger. C’est l’aspect scientifique de ce travail dont témoigne une vidéo montrant la quête des sons émis par des lieux et des objets familiers de la ville de Tournai. Un peu une similarité avec certaines recherches sonores de Baudouin Oosterlynck.

Claire traduit aussi des variations d’un spectre hertzien par des sortes de tapisseries dont la variété des points correspond à celle des sonorités. Une véritable machine à tricoter concrétise automatiquement en tissage les bruits de la salle d’exposition. L’intérêt est triple, il polarise l’attention sur des bruissements imperceptibles quoique omniprésents ; il fait en quelque sorte sortir l’invisible. Il le donne également à voir sous forme de spectrogramme décoratif, ce qui concilie le scientifique et le design.

Maximilien Ramoul n’est pas sans un humour qui revisite des étapes de l’histoire de l’art. Il propose notamment des « culottes de chasteté » pour les deux sexes, et, en probable émule de Jan Fabre, il use de punaises. Il se lance dans un tricot télévisuel de perles de rocaille qui remplace les lignes des écrans d’autrefois. Il propose aussi « L’Imaginaire du spaghetti », en alignant, comme si elles étaient tissées, des pâtes sur une boîte lumineuse ; elles en prennent une luminosité irradiée de l’intérieur.

Il manie aussi la vidéo. D’une part pour saisir des moments fugaces où s’associent des instants d’existence. D’autre part, avec des tissus tournoyants, en vue suggérer la condition subalterne d’une femme malmenée du Maghreb.
De Vincent Sainlez, on retreindra le geste car ses travaux sont nés du rapport entre tissu et main. Tout se passe dans la torsion qui s’empare du textile imprégné d’étamines, l’enroule, l’enserre, comme pour en extraire l’essence. Résultat : des paquets sanguinolents qui évoquent des saignements de blessure ou de menstrue, qui rappellent des organes abandonnés à l’air libre, qui évoquent la peau. L’ensemble s’accompagne de mots tronqués, aux lettres insérées dans des parenthèses, disant autre chose selon la lecture qu’on en fait en référence au vivant et, par le fait même, en relation avec l’éphémère de l’existence. Ce qui se clôt par la mise en bocaux stérilisés d’un extrait de l’œuvre.

Tout dans une seule installation pour Adam Weiner. Elle s’articule, elle aussi, autour de dichotomies : vie-mort, durée-éphémère, lisibilité-ésotérisme, clarté-obscurité, réussite-échec. Un rétroprojecteur, un texte morcelé, une lentille brisée catapultent sur écran des mots épars déformés par les prismes du verre cassé. La transmission de la parole, de la connaissance, du ressenti interne est condamnée au fractionnement, à l’incompréhension, au malentendu.

Sophie Duquesne connecte le langage binaire de l’informatique et le tissage traditionnel. Pas surprenant qu’il y ait là un héritage de ce que fut l’op-art avec sa formalisation de l’espace, son goût pour les illusions optiques qui vont jusqu’au vertige, poésie particulière liée aux potentialités quasi oniriques ou mystiques que recèlent les mathématiques. Elle dépèce parfois des engins, en garde des fragments qu’elle réassemble en vue d’un aspect bouleversé, non sans ironie. Faire et défaire, c’est toujours faire. Mais ce n’est nullement refaire.

Caroline Fainke s’intéresse autant au recto qu’au verso. Les apparences l’attirent ; ce qui se cache en-dessous la captive. Ce qu’on aperçoit risque vite de lasser, de montrer sa superficialité de surface. Ce qui est dissimulé dévoile le non nommé, ce dont on évite de parler. L’aiguilletage – mettre des fibres à l’intérieur d’autres fibres – est parfait pour ce jeu entre le faux codé et le vrai débridé.

Cette navette entre déconstruction et rénovation crée des œuvres originales. Elle permet aussi bien de jouer avec des drapés que des structures lâches, aériennes, fragiles. Et la confrontation entre un assemblage coloré à souhait dans de petits cubes transparents et le revers d’une tapisserie de la collection du musée traduit exactement le fait que l’arrière d’une composition n’est pas nécessairement moins évocateur que ce qui est d’habitude proposé au regard du public.

La production de Clara Montoya mesure le passé à une vision actuelle. Partie d’un détail de la tapisserie du XVe qui narre la légende d’Hercule, elle conçoit un dispositif qui permette d’examiner longuement, durant un temps indécis pour chaque partie. Divers grossissements de morceaux de l’œuvre originelle sont suspendus à des mécanismes enrouleurs qui fonctionnent à des vitesses différentes. Leur temps de passage varie comme la perception du temps pour tout un chacun qui quelquefois paraît s’étirer alors que, plus tard ou plus tôt, il semblerait filer à toute allure.

Michel Voiturier

« Recherches 15 »est visible durant « L’Art dans la Ville » et jusqu’au 2 novembre au TAMAT entre d’Art contemporain du textile, 9 place Reine Astrid à Tournai. Infos : 069 23 42 85 ou www.tamat.be
Catalogue : Valérie Bacart et collab.,« Recherches 15 », Tournai, Tamat, 2015,74 p.

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