De la tapisserie considérée comme art de l’espace

Balance carrée, 1974, 280cm x 900cm, photo Anaïs Callens.
D’origine polonaise, Tapta (1926-1997) a marqué l’histoire de la tapisserie en Belgique et joué un rôle important dans la guidance des boursiers qui chaque année viennent travailler au TAMAT de Tournai. Le musée lui rend hommage avec des pièces de sa collection et divers prêts.

Très vite, Tapta quitte le traditionnel tissage de haute ou de basse lice pour donner primauté aux matières. Elle appartient à ce temps qui ne se contente plus de sujets figuratifs à tendance narrative qui constituèrent autrefois l’essentiel d’une tapisserie destinée à décorer tout en racontant des histoires inspirées de la mythologie antique ou de situations liées à l’évolution sociale. À une époque où l’image devenait peu à peu omniprésente dans la presse, sur les écrans télévisuels et cinématographiques, il s’est avéré essentiel de donner à voir et à toucher un travail basé sur des recherches liées aux potentialités sensorielles des matériaux utilisés.

Les ‘Tissu mural’ produits au cours des années 1960 par Tapta donnent déjà le ton. Ils sont réalisés non point par un tisserand qui se réfère à un dessin préparatoire en travaillant d’après une répartition précise de tonalités mais bien par l’artiste elle-même qui s’engage donc physiquement dans le processus du façonnage. Il lui est loisible d’innover en tout puisque ayant le choix des matériaux.

Si la confection fait parfois appel à l’entrecroisement traditionnel chaîne et trame, l’espace tissé laisse place à des espaces vides, apanages de la dentelle ; les fils eux-mêmes ne sont pas de même épaisseur car ils mêlent coton, lin, laine… créant des reliefs, affichant des textures variées ; ces fils peuvent être simplement laissés pendants effilochés, nus ou torsadés, dans une verticalité libérée ; des éléments étrangers comme des morceaux de métal sont incorporés.

La période suivante voit apparaître un autre type de relief qui se dirige vers un travail plus proche de la sculpture. Ce sont « des cascades de cordages noués, tantôt sous formes de pelotes serrées, tantôt en nœuds lâches et pendants » qui constituent des rythmes visuels en rayonne et en coton. Une approche préparatoire donne lieu à des maquettes de dimensions modestes dont un exemple montre, dans l’expo, une facette de cette recherche personnelle. Durant cette phase, intervient la notion de poids car ces cordages, parfois manufacturés spécialement pour cet usage, ajoutent une pesanteur particulière qui accroît la présence de l’œuvre. Se poursuit également l’intérêt porté aux coloris car outre les créations dans lesquelles l’écru domine, il en est d’autres qui rutilent, par exemple, de rosé et d’orangé.

Simultanément apparaissent des œuvres plus ‘sauvages’ (certaines portent ce vocable en guise de titre) où le sisal joue une fonction primordiale. Il s’impose au regard, au toucher par un foisonnement débridé de chevelure rebelle à tout peigne. On y décèlera l’influence indirecte d’un long séjour que l’artiste fit au Congo, colonie alors belge, où son mari travailla durant les années 50.

Une volonté de monumentalité

Un aspect majeur de l’œuvre de Tapta réside dans son attirance vers la monumentalité. Selon elle, il semble « que cela vient en partie de l’enfance. Je crois que les espaces de l’usine de mon père, qui était directeur d’une grosse sucrerie, avec ce hall immense, ces bâtiments aux cheminées incroyables, ces escaliers en colimaçon, sont vraiment restés inscrits fortement dans ma mémoire.»

En témoigne sa « Balance carrée » qui s’étale en effet (250cm x 900 cm) avec une étonnante plasticité. Elle combine de larges bandes de cordages déclinant une variété de nuances d’ocres, agrémentés de cercles métalliques perpendiculaires au mur le long duquel elles pendent. Chaque bande a des allures d’étole ; elle comporte, à l’intersection avec le métal, une pelote aux allures de cocon, de graine insérée dans une écorce et prête, dirait-on, à surgir pour être expulsée et engendrer quelque larve de papillon ou se planter au cœur d’un sol destiné à accueillir la plante qu’elle deviendrait. En quelque sorte un hymne au vivant. Quant à «Creux d’ombres » (272 cm x 780 cm), ce sont des bandeaux verticaux juxtaposés en une espèce de paravent polychrome, géométrique par l’agencement, sensuel par la matière.

Il est frustrant de ne pas avoir l’occasion de voir la part d’inventivité que Tapta a développé dans des réalisations où le public était censé participer en pénétrant à l’intérieur d’une œuvre, en s’en servant comme un lieu provisoire de rencontre, de parole, de méditation. Il y a néanmoins deux de ses « Horizon flexible ». Des cylindres métalliques noirs sont posés à même le sol. Chacun est habillé de cordes. Il est possible de les agencer de manière différente selon l’espace dont on dispose, ou selon l’envie du moment. Car l’artiste désirait aussi qu’il y ait interactivité avec le public.

Dommage aussi l’absence des pièces de sa dernière période, lorsque le caoutchouc était devenu son moyen principal d’expression, lui permettant une souplesse nouvelle de formes. Il est vrai qu’alors ce n’est plus tout à fait du domaine de la tapisserie. Le jour où il sera possible d’organiser une rétrospective complète des créations de Tapta, nous aurons le plaisir de revoir ce qui fut en ces années-là une totale remise en cause de la notion classique du travail de licier.

Michel Voiturier

Exposition visible au TAMAT, place Reine Astrid à Tournai jusqu’au 16 juin2019. Infos : 00.32.(0)69. 234.285 ou http://www.tamat.be/fr
Catalogue : Virginie Mamet, « Tapta », Tournai, Tamat, 2019, 54 p. (12€)

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