Biennale et sérénissisme

photo ©Pierre-Philippe-Hofmann


On se l’était promis, on n’embarquerait plus jamais dans un avion pour de si courtes distances. Dans le hall de Brussels Airport, le biotope culturel belge s’est pourtant spontanément reconstitué. Carton plein. Au retour des beaux jours, les allers pour Venise sont overbookés. Dans cette ambiance de retrouvailles de bout de gate, on partage ses attentes et ses excitations. Encore suspendus au bénéfice du doute, les avis contraires sur les choix pour le pavillon belge se font entendre, entre scandale et coup de génie. Bien au-delà de ces enjeux nationaux, l’enthousiasme est visible; la Biennale suscitera réflexions, surprises et opportunités.

Le jour suivant, peu après avoir franchi une de ses entrées, il faudra cependant se résigner à certains objectifs: ne voir que l’essentiel pour préserver son attention, ne se consacrer qu’aux protocoles diplomatiques strictement nécessaires, se donner le temps de la lecture et de la compréhension… Tout aussi professionnels et déterminés que nous soyons, ces efforts resteront souvent vains, pour plusieurs raisons.

L’offre de la Biennale n’a cessé de s’étoffer depuis plus d’un siècle; aux 29 pavillons situés dans les Giardini en 1996 (dernier arrivé, le Japon) s’est encore ajouté un grand nombre de représentations nationales concentrées aux abords de l’Arsenale (inauguré en 1999) ou disséminées dans le reste de la ville. Aujourd’hui, près d’une centaine de pays sont représentés, très légitimement.

L’expérience se fait dès lors au coeur d’une insolvable contradiction. Nous sommes les sujets d’une sorte d’errance précipitée, inconfortable amalgame de la découverte désorientée et de l’attirance exhaustive. C’est en sorte un vaste buffet froid où les hors-d’oeuvre jouxtent les desserts et devant lequel se déplacent les corps, courtois bien qu’affamés. Bien malgré eux, ils canalisent le flux et déterminent les possibles, souvent par limitation. C’est précisément dans cette opposition entre désir et respect que naît la dérangeante tension qui m’a d’emblée sauté aux yeux.

Bien sûr, l’ouverture de cette 58e biennale de Venise est le pire moment pour pouvoir l’apprécier à sa juste valeur, mais il me semble néanmoins que la réflexion sur le phénomène d’hyperversatilité mériterait de survivre à cette évidence. On vient de loin pour voir les oeuvres, on tente de les approcher. Mais pressés par soi-même et les autres, on repart avec une photo prise au smartphone avec la promesse de découvrir les enjeux du travail une fois rentrés à la maison. L’image, elle, est déjà sur Instagram.

En même temps que la manifestation inocule l’envie, sinon le besoin, de se remplir de culture, l’espace et le temps manquent pour qu’intervienne la rencontre propice entre l’oeuvre et le regardeur. Il serait inappoprié de prétendre qu’il y a trop à voir ou à ressentir; ce n’est pas en ces termes qu’il faudrait exprimer le phénomène. C’est que cette profusion, ce trop, nous saute aux yeux et à la gorge de façon ininterrompue et n’est jamais dissoute dans l’espace et le temps. La pensée glisse sur les objets et les propositions, sans que les moments/espaces de respiration puissent rendre aux oeuvres leur capacité d’exaltation. Or n’est-il pas au centre des préoccupations d’un faiseur d’expositions d’établir le contact entre l’oeuvre, l’espace et le public ?

Il ne s’agit pas seulement d’une question d’affluence en ces folles journées inaugurales ; les orientations scénographiques semblent inopérantes face aux logiques d’un flux permanent.
Dans les Giardini, le fait qu’un état puisse disposer d’un espace dédié est extrêmement enviable, mais l’architecture des lieux à disposition montre ses faiblesses quand elle doit entrer en résonance avec l’exigeance requise par des oeuvres contemporaines très spécifiques et fragiles. La (néanmoins) remarquable intervention de Laure Provoost nous montre les limites du modèle. Dès l’ouverture à 10 heures, une interminable queue lacère les alentours du pavillon français. Faute de mieux, on a prévu que l’accès au bâtiment se ferait par son échine, en empruntant un passage technique dont l’entrée est gardée par une vestale flanquée entre un buisson et une bouche d’aération. A l’intérieur, le dispositif est immersif et plonge le visiteur dans un univers contemplatif et jubilatoire dont la pièce centrale est un film, suffisamment captivant que pour retenir le public longuement, et encore accroître la queue. La longue attente n’est pas malheureuse, puisqu’elle est généreusement récompensée, mais elle a transformé notre rapport à l’oeuvre. On s’impatiente et, une fois au contact de la proposition artistique, on porte en nous la culpabilité de retarder le suivant.

La situation du pavillon central est encore moins heureuse. Traditionnellement utilisé comme préambule à l’exposition de l’Arsenale, le bâtiment est un enchevêtrement de pièces aux formes et aux proportions inhabituelles. En matière de scénographie, il présente certes un intérêt pour les possibilités qu’offrent ses antichambres atypiques, mais il distille sans interruption une série d’injonctions silencieuses au visiteur pour lui rappeler qu’il peut s’y perdre facilement, qu’il n’est jamais certain de tout avoir vu, qu’il faut faire abstraction de la foule et de l’exiguïté des lieux,… Si les pièces présentées par Ralph Rugoff dans cet espace sont de grand intérêt et mettent les visiteurs en appétit pour le reste de son exposition, il prédomine la sensation d’écrasement. A moins éventuellement de n’assigner un seul artiste par salle, biennale après biennale, il semble décidement très délicat de tirer efficacement profit de cette architecture datée.

La déambulation est encore entravée par le monde des premiers jours, mais c’est à l’Arsenale que les choix du commissaire américain s’imposent pleinement, faisant la part belle à une série d’oeuvres très marquantes parmi lesquelles celles de Akunyili Crosby Njideka, Christian Marclay, Soham Gupta, Liu Wei, Sun Yuan & Peng Yu… D’autres propositions, plus en retenue, survivent encore dans les interstices.

cohabitation et téléscopages

Une fois passée cette foisonnante proposition curatoriale de Rugoff, le visiteur retrouve le chemin des pavillons, avec des découvertes très inégales. Faute d’espace et de moyens, les pays se partagent laborieusement les lieux, chacun devenant la servitude de ses voisins. Cette articulation sauvage entrave la lecture des espaces et déforce les oeuvres; certaines pièces centrales se muent en véritables rond-points. D’autres oeuvres ne font qu’oblitérer trop brièvement nos sens. Au final, cette cohabitation de fortune nous prive véritablement du relief nécessaire. Les pièces présentées par le Ghana marquent les esprits, mais la mise en espace des pièces est bien incapable d’en rendre le plein éclat. L’installation vidéo de John Akomfrah est écrasée sur le bas-côté d’un espace partagé avec 5 autres artistes et les remarquables peintures de Lynette Yiadom Boakye n’ont pas la même incidence que lors de sa participation à la Biennale de Berlin l’an dernier.

Ces différentes sensations sous-tendent le fantasme d’une manifestation qui pourrait, au lieu d’accumuler les expositions (et les visiteurs) en certains lieux bien établis (très majoritairement Castello-Giardini), choisir d’investir la ville, plus encore, différemment. Même si la circulation dans le dédale de ses calli nécessite une expérience et endurance, le déplacement entre les lieux donnerait enfin l’occasion de réelles discontinuités et de suivre son propre cheminement temporairement éloigné de la ruche.
Le 11 mai, quand a été faite l’annonce du Lion d’Or pour le pavillon lituanien, une file inédite s’est formée près du Campo de la Celestia, le début d’un essaimage peut-être.

PP Hofmann

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