Fils et matières d’Europe et d’Asie dans les trois dimensions

Chikako Imaizumi "In the deep forest, 2017" (c) Tamat/F.Misson

La triennale de Tournai ayant pris fin par manque de volonté politique et son corollaire l’insuffisance de budget, voici que renaît autrement cette tradition qui avait duré de 1990 à 2011. Le Musée de la Tapisserie (TAMAT), les Ateliers de Tapisserie (CRECIT) et le Centre de la Marionnette accueillent 36 artistes d’Asie (Chine, Corée, Japon) et d’Europe (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovaquie, Suède).

Parler tapisserie aujourd’hui, c’est forcément penser au tridimensionnel et à la façon d’agencer les matériaux de base. Le fil conserve son importance mais il peut être de métal, de nylon, de végétaux inattendus. Les liciers actuels ne se cantonnent pas non plus à la laine et au coton ; ils utilisent le feutre, le rotin, le papier, le carton, des épingles, des plumes, des éléments animaliers, de la gaze, des filets de pêcheurs et même du pain… La conception du catalogue s’aventure dans cette attention portée vers le côté artisanal du travail car chaque pièce présentée est accouplée au gros plan d’un détail qui en souligne le mode de fabrication.

Le réel comme référent

Trois bas-reliefs, tendus sur des cerceaux de brodeuse, laissent apparaître des mains. Comme gantées par une protection de chevalier bardé d’une armure, elles semblent abandonnées par Maria Ortega après quelque tournoi terminé en fait divers. C’est en tricot noir qu’Isabel Berglund propose un assemblage plutôt surréaliste d’éléments, ici, des mains encore, des tiroirs se situant, affirme-t-elle, « à la frontière entre le figuratif et l’abstrait, le dur et le mou, la présence et l’absence, le reconnaissable et l’inattendu ».

L’aspect végétal apparaît dans l’évidente simplicité de sa forme en tant que résultat d’une germination chez Sui Park et son apparence épineuse, ici, de même que dans la nature, détourne l’envie de toucher. Les feuilles virevoltantes de Miki Nakamura en fibres végétales semblent en apesanteur après un coup de vent automnal. Celles de Youg Soon Cha prennent le simulacre de papillons pris au piège de fils qu’auraient pu tendre une araignée.

Les cosses en papier recyclé de Valérie Buess s’ouvrent. Elles supposent une énergie tranquille qui, sous peu, lancera vers l’extérieur des graines destinées à germer quelque part ailleurs. C’est sans doute ce qui est arrivé aux éléments traditionnellement tissés par Toko Hayashi, gorgés de jaune solaire, piquetés de vert bio, maculés de taches terreuses. Idem pour cette profusion jaillissant des disques ensemencés par Fan Wu et arrivée à maturité dans une couleur ocre de terre desséchée que sans doute la pollution a rendue inculte.

Si l’escargot a inspiré Elsbet Wiens, ses autres pièces quittent la simple représentation. L’ensemble de ses productions s’approche du chimique puisque l’artiste use d’un fil de fer qu’il laisse volontairement rouiller. Il aurait pu, sans doute, se balader parmi les touffes herbeuses qu’évoquent les cordes nouées de Kakuko Ishii. Marie-Noëlle Risack a construit des nids au crochet. Privés de locataires, ils attendent quelque visiteur ailé migrant en quête de la chaleur d’un lieu d’habitation.

Unir création, alimentation et représentation amène Terezia Krnacova à étaler sept tartines de pain, soit une par jour durant une semaine. La première est à part, elle est brute, c’est celle du dimanche. Les autres sont évidées d’une part de leur mie que remplace un ouvrage brodé, cousu, entrelacé. Cette ‘tranche’ de réel est donc éminemment symbolique.

L’installation de Jiyoung Moon est de veine narrative. Une fable à propos d’une rencontre amoureuse au milieu de champs et de la sérénité du bleu. Enfin, le Soleil rouge de Takumi Ushio rayonne, hérissé de ces monticules un rien étranges auxquels les photos et vidéos de la conquête spatiale nous ont accoutumés.

L’organique comme ferment

Le tissage plus traditionnel de Wlodzimierz Cygan se glisse dans une forme qui suggère une organisation cellulaire dont les arrondis atténuent le surgissement dardé. Les formes modelées par Kela Cremaschi s’approchent du végétal ; leur conformation les emmène plutôt vers le bijou que vers la vague qu’elles suggèrent. Celles où Yasuko Iyanaga combine fil de soie et fil de fer palpitent au sein d’un magma à dominante bleue d’une mer préservée.

Nul ne sait ce qui sortira des cocons lumineux de Makiko Wakisaka. Ils sont en tout cas légers, fragiles, arborant une porosité ouverte sur le monde extérieur tellement ils semblent avides de prouver qu’ils sont vivants. Ceux repris par Kuroki Mitsuru ont souffert ; arborant des traces de brûlures, ils interrogent au sujet de ce qu’ils contiennent, soit vitalité potentielle, soit indéfectible mort à l’abri des regards.

De leur côté, les créatures imaginées et multipliées par Chikako Imaizumi prolifèrent avec allégresse. Elles possèdent quelque chose qui les apparente à la chorégraphie. L’espace imaginé par Yukako Sorai irradie de colorations volcaniques à densité de feutre. Elle explose en satellites afin d’engendrer ailleurs d’autres mondes.

Les tapisseries aux mailles relâchées que tisse Yuhn Kyung Cho rappellent des afflux. À les examiner de près, on songe à des grouillements larvaires, vies intérieures presque invisibles de loin. Un mélange inédit de plumes, d’intestins et d’encre donne des petites présences insolites entre virus et bactéries. Leur initiatrice est Lina Ringeliené qui avoisine manifestement le poétique : dire sans expliquer, montrer sans démontrer, rendre inédit au-delà du vocabulaire habituel.

Explicite apparaît la métaphore imaginée par Asta Fedaraviciute. Son titre Penicillium digitatum est le nom porté par un pourrissement de matières organiques. Cela forme une installation complexe, y compris un espace obscur où l’usage de la ‘lumière noire’ fait surgir des phosphorescences que ne distinguerait pas l’œil nu.

Le géométrique comme déploiement

La sphère conçue par Tsuruko Tanikawa allie la massivité d’une boule métallique avec une translucidité que les mailles de fer et le noyau en rotin lui confèrent. Rigoureuses et aériennes à la façon d’une voilure destinée à voguer sous un arc-en-ciel, les transparences de Judith Droppa s’élancent à l’assaut de l’espace.

Les origamis d’organdi, coton et soie signés Wang Leyun sont suspendus dans l’espace. Ils laissent planer les coloris de leurs triangles imbriqués, nuages venus de l’évaporation océane ou réservoirs de pluies, virant au gris pollué lorsqu’ils sont proches des flots.

Le tissage en acier inoxydable colorié de Minako Watanabe entremêle sa succession de parallélépipèdes translucides ayant emprisonnés l’arc-en-ciel. Les cônes en haute lice qu’aligne Marika Szaraz attendent, en rang, sagement, d’être remarqués dans leur identité floue au sein d’objets décoratifs et tension entre vide et plein, fermeture et ouverture. Le monticule fondu qui, pour Antra Augustinovica, symbolise des ruines urbaines a des allures de flux polychrome grâce à des centaines de mini-tubes solidaires.

Les ronds troués de Catherine Chanteloube ont une surface plutôt grumeleuse à texture de coton qu’on pressent douce au toucher malgré la densité d’une matière qui s’arrête au bord du cercle périphérique et entoure l’ouverture circulaire du centre. L’artiste charge son œuvre d’évoquer le plein de la matière finie et le vide de l’infini, les limites et l’incommensurable, la liberté et la contrainte.

Matérialisme et spiritualité comme questionnement

Inclassables puisque ce sont des robes, les habits en suspension de Sandrine Pincemaille espèrent la mariée qu’elles rendront presque diaphane. Elles témoignent en silence des attentes à la fois pour dissimuler avec pudeur et pour stimuler l’idée de commencement d’une durée supposée longue. Inclassable également ce Tabernacle de Nora Chalmet qui laisse la place à l’intériorité, à la méditation, à ce qui demeure dissimulé derrière la façade matérielle. On y raccorderait volontiers le Rebirth de Hui Liu qui empile des papiers déchirés, les classant verticalement à la manière d’archives précieuses. Hommage à la culture, celle des écritures, des livres, des documents d’autrefois, toutes ces choses qui renaissent chaque fois qu’un lecteur les déchiffre.

Avec les larmes bleues de Magdalena Sobon, revoici la symbolique. Les pleurs surnagent, se regroupent, se diluent, suivent un clandestin courant. Ils racontent en signes ésotériques des épisodes d’existence. Les taches multicolores qui s’émiettent sur la trame transparente de Raija Jokinen incitent à cogiter à propos des individus peuplant un territoire. Un échantillonnage coloré d’origines, de coutumes, de philosophies, de langues bariolées.

Il est vrai que la plupart des œuvres réunies ont la possibilité d’être décodées en fonction de symboliques diverses, de rapports plus ou moins ésotériques avec les cultures et les croyances des créateurs. Libre à chacun de s’installer durablement devant l’une ou l’autre de ces tapisseries-sculptures et de prendre le temps de se laisser imprégner par les formes, les coloris, les techniques.

Michel Voiturier

« Asia Europe 4 » au Tamat, place Reine Astrid à Tournai jusqu’au 28 avril 2019. Infos : +32(0)69 23 42 85 ou http://www.tamat.be/; au CRECIT, 2 rue Paul Pastur. Infos : +32 69 23 22 78 ou http://www.crecit.com ; au Centre de la Marionnette, 47 rue Saint-Martin. Infos : +32 69 88 91 40 ou http://www.maisondelamarionnette.be

Catalogue : Marika Szaraz, « Asia-Europe 4 », Tournai, Tamat, 118 p. (20€)

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