VILLA EMPAIN – BRUXELLES De la terre natale à l’exil au-delà des frontières

Mounir Fatmi “Defence 02” (2016) © Keitelman Gallery – Fondation Boghossian

Depuis que les humains ont cessé d’être majoritairement des nomades, l’exil a toujours existé, volontaire ou forcé. Ce qui se passe aujourd’hui sur notre planète n’est donc pas un phénomène sociétal inconnu. Sans doute, à la différence du passé, notre perception est devenue plus immédiate et plus globale puisque les moyens de communiquer sont instantanés. Les réactions de compassion ou de peur sont, elles aussi, amplifiées. Et l’idée du droit universel d’hospitalité, si elle fait son chemin, est loin de convaincre les majorités frileuses des pays nantis.

Trois œuvres de la collection de la Banque européenne d’Investissement semblent susceptibles de résumer la réflexion des expositions installées dans la villa Empain. La première est le néon linéaire de Pravdoliub Ivanov esquissant en un trait lumineux sinueux la limite officielle de la Bulgarie et de la Roumanie. C’est une délimitation territoriale à la fois administrative et naturelle puisque formée en partie par le Danube. Soit la preuve de la séparation entre deux nations distinctes. Mais la lumière qui s’en dégage induit aussi une attirance. Soit l’attrait potentiel pour certains citoyens de trouver ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ou plus chez eux.

En second, les ‘tondo’ de Maïmouna Guerresia et son message plurivoque. S’y montrent en effet huit portraits d’une femme voilée qui, d’une photo à l’autre, révèle peu à peu son visage. Une façon d’exprimer la révélation progressive d’une culture autre que la nôtre. Ou une invitation à nous familiariser avec des pratiques qui nous semblent inconcevables, à tenter de les comprendre. Voire une suggestion d’adaptation aux réalités de la terre d’accueil.

Enfin le travail multimédia de Charles Sandison qui fait apparaître des figures successives générées par des combinaisons chiffrées associées à des cristaux liquides. C’est un défilé ininterrompu d’êtres en enchaînement permanent comme tous les individus du genre humain qui naissent et meurent depuis toujours, les disparus étant remplacés par des nouveau-venus.

Frontières géopolitiques

La géométrie de Callum Innes comme celle de Pedro Cabrita Reis, et même celle de Sean Scully, a ipso facto son rapport avec le thème des frontières, l’objet essentiel des tableaux étant le travail sur l’espace et son morcellement. Les trames tracées par Morellet sont purement graphiques. Elles tissent des lignes horizontales selon des combinaisons pouvant varier à l’infini. Chez Joan Hernandez Pijuan, le titre Limites définit précisément que le cadre dessiné en traits mouvants à l’intérieur du tableau n’en est que la bordure apparente.

Avec Loire et Cher, Elger Esser photographie des démarcations bien réelles : celles de la terre et de l’eau, du sol et du ciel, du fluide et du solide, du liquide et du végétal. Les photos de l’Iranienne Gohar Dashti affectent un réalisme étrange. Des personnes apparemment en partance sont figées au cœur d’un panorama rocailleux. Elles sont associées à des objets du quotidien (valises – paquetage – frigo – micro-onde – bonbonne de butane …) ; elles donnent l’impression d’un exil en train de se réaliser tout en suggérant une sorte d’enracinement qui empêcherait tout départ, illustration de la tension suscitée par la nécessité de partir et l’attachement à une terre natale. Sans pathos, les images résument une situation paradoxale que vivent sans doute la majorité des migrants.

Claudio Parmeggiani illustre le Déplacement. C’est-à-dire ce qui, sous forme de traces, subsiste d’un objet posé sur une toile préalablement émulsionnée, le tout dans un lieu saturé de fumée. Les dépôts laissent l’empreinte d’une présence devenue absence, en quelque sorte la matérialisation d’une dématérialisation, un après par rapport à un avant, un passage d’un état à un autre comme un expatrié passe d’un état-nation à un autre état-administration.

Cooking Sections (Alon Schwabe – Daniel Fernandez) étale un paysage particulier sur un dispositif qui rappelle les stores vénitiens verticaux. Il s’y déploie sur les lames pour dévoiler (ou cacher) un lieu ouvert sur l’horizon et flanqué d’une sorte de mirador. Ce cliché documentaire, pris aux Antilles, illustre la matérialité d’un envahissement de territoires par des pensionnés européens désireux de passer leur retraite au soleil dans un pays où le coût de la vie est bas. Ceci s’associant par analogie aux miradors israéliens installés en périphérie de la Palestine que Taysir Batniji a photographiés.

Une photo d’Anri Sala fait pendant à tout cela en montrant un endroit abandonné des hommes après avoir été celui de l’exil des animaux d’un zoo albanais. On y ajoutera volontiers la demi-douzaine d’images de Paris Petrtridis constatant la désaffection progressive de locaux scolaires grecs orthodoxes installés à Istanbul. Tous indications d’évolutions de conséquences d’expatriations.

Mais existe par ailleurs l’impossibilité du départ, l’obstacle infranchissable, l’absence totale de liberté. Une monumentale peinture sur papier de Jaume Plensa, mur ou paroi de caisson dresse une masse d’un noir impénétrable. On s’y heurte lorsqu’on désire aller plus loin ; on y demeure enfermé si on se trouve à l’intérieur. Le cliché saisi par Frank Thiel ressemble à une toile abstraite. En réalité, il se fait que c’est celui d’un mur dont la peinture s’écaille parce qu’il a été abandonné, que, un jour, il ne sera peut-être plus une entrave.

Frontières artistiques

Une des spécificités de la création artistique est d’affirmer la forme esthétique choisie afin de souligner la personnalité du créateur. Il est donc évident que l’artiste se reconnaît à sa façon d’aller au-delà des frontières des règles plastiques établies, des éléments que la mode conditionne, des conventions que la tradition impose. Il est celui qui dépasse les limites, timidement ou agressivement. Il ouvre des chemins neufs, il apporte des points de vue inédits, insolites, insolents.

Petroc Sesti accueille les visiteurs avec un globe de verre. Sa matière a pour fonction première de refléter l’environnement dans lequel elle se trouve. Ainsi offre-t-il, à l’instar de notre planète un aspect d’impénétrabilité. Mais il est aussi transparent et laisse voir en son intériorité des éléments flottants incertains et un tourbillon permanent qui les brasse. Le lisse immobile de la sphère est en confrontation avec le mouvement interne comme ce qui, dans le magma sur lequel sont posés nos continents, provoque éruption et tsunamis.

Kounelis appartient au courant de l’arte povera qui a souvent intégré les objets les plus ordinaires, les plus triviaux, leur attribuant de la sorte une aura particulière, métaphorique et/ou métonymique, que leur fonction normale ne possède pas. Les torchons souillés qu’il enserre entre des barres métalliques maculées, elles-mêmes soudées à des plaques d’acier verticales porteuses de traces prennent des sens singuliers. La force de la pression d’une matière rigide, solide, résistante sur des surfaces molles donne l’impression d’un affrontement entre deux mondes coexistant mais incompatibles, d’une barrière empêchant tout passage à l’image de ces murs frontaliers érigés en Israël, face au Mexique et dans une bonne soixantaine d’autres pays.

Tony Cragg a empilé des formes arrondies les unes au-dessus des autres. Il crée une sorte d’équilibre instable, prêt à s’effondrer. Ainsi notre monde entasse-t-il des tonnes de déchets prêts à s’écrouler ; ainsi accumule-t-il des conflits larvés entre nations immenses et peuples restreints, à la merci du moindre incident frontalier, diplomatique, idéologique.

Jouer sur la transgression des techniques semble une démarche familière à Jorma Puranen. Le paysage qu’il a photographié est un reflet saisi sur une planche recouverte d’une peinture réfléchissante laissant transparaître les dessins de la texture du bois et suscitant des effets lumineux particuliers. Ainsi découvre-t-on ailleurs que chez soi des panoramas qui apparaissent différents de ceux qu’on a connus.

Travailler avec un bic est une manière spécifique de créer, surtout s’il s’agit d’accumuler les lignes tracées pour qu’elles forment la trame de l’œuvre. Boetti a procédé en ordonnançant des droites horizontales selon des densités variables. Apparaissent en silhouettes immaculées les lettres de l’alphabet et des virgules. Elles signifient le titre du dessin. Jan Fabre s’est servi d’un identique stylo à bille pour composer un dessin impressionnant d’où surgissent en blanc sur le lignage bleu une épée guerrière et des éclats planétaires voletant alentour. En ressort une symbolique de la violence et de la désintégration.

Itinéraires d’embûches

La photo conçue par Ola Kolehmainen, finlandaise d’origine, est la transposition d’un élément de la façade de l’Institut du Monde arabe. L’architecte Jean Nouvel y rappelle la forme particulière des moucharabiés traditionnels. Cette alliance du passé et du présent, de l’Occident et du Moyen-Orient est emblématique des correspondances possibles sans perte d’identité entre des cultures géographiquement lointaines.

La Boussole au zircon de Markus Hoffmann est un ensemble de sabliers suspendus à l’horizontale, qui ne mesurent donc pas le temps comme ce serait leur usage coutumier. La matière qu’ils contiennent vient de divers continents ; elle a pour origine des millénaires liés à l’existence de notre planète. Le zircon enfermé dans le verre continue à se transformer graduellement, tandis que, leur position est liée aux seize directions indiquées par une rose des vents. Voici dès lors réunis la durée et l’espace.

Toute l’ambigüité qu’il y a à vivre dans un lieu, une institution dans laquelle on a l’impression – du moins au début – qu’on y dispose de toute autonomie alors qu’on finit par se rendre compte qu’on y est captif, se retrouve dans deux dessins de Claire Morgan.

La fontaine au papillon de Rebecca Horn aborde la thématique frontalière de manière polysémique. Rien de plus libre qu’un insecte ailé pour se déplacer ; rien de plus enfermé qu’un animal mécanique assujetti à son support et présenté dans une boîte en verre close, hormis l’entonnoir et le tuyau transparent censés déverser une couleur proche de celle des ailes. Cette comparaison entre libération-emprisonnement est symptomatique de la condition des personnes amenées à s’exiler faute de mieux.

Les cartes géographiques du XIXe siècle, retravaillées au fusain et à l’encre par Ali Cherri, donnent un aperçu étonnant d’un monde alors considéré en fonction des colonies, que l’artiste métamorphose en lui ôtant ses repères géographiques. Une vidéo de Bady Dalloul renchérit en filmant un processus de gommage cartographique modifiant les tracés de pays lors d’une répartition de régions entre les nations colonisatrices.

Un cercle en alu recouvert de pigments bleus par Anish Kapoor semble receler une profondeur illusionniste. Comme s’il était une sorte de cône vertigineusement creusé dans l’espace destiné à mener au-delà de l’obstacle que constitue la paroi sur laquelle il est fixé.

Le sculpteur Nasr-eddine Bennacer propose dans la simplicité apparente du marbre blanc un hyperréaliste gilet de sauvetage pour enfant. L’œuvre présuppose de façon émouvante l’absence des corps qui auraient pu ou ont pu le revêtir mais ont forcément disparu. La vidéo Horizon de Hrair Sarkissian lui adjoint le regard de celui qui traverse la mer pour se diriger vers l’inconnu avec l’espérance d’un mieux sans en avoir la certitude après avoir interminablement cheminé à travers le désert comme les troupeaux de chameaux suivis par la caméra de Wael Shawky.

Les vidéos d’Hela Hammar, comme l’écrit Michket Krifa, «donnent à voir les illusions de milliers de migrants prêts à sacrifier leur vie pour un ailleurs interdit». Notamment en associant des phrases au flux et reflux des vagues de la mer. Mathias Koch photographie une plage de Normandie sous une clarté à l’ambiance onirique. La limite entre terre et mer est variable selon les marées qui révèlent plus moins des vestiges du débarquement ensanglanté des alliés en en 1944. Ces derniers contrastent, dans la mémoire collective, avec l’évocation festive d’un carrousel de chevaux de bois installé au présent au sein d’un lieu évoquant un passé tragique.

Lara Favaretto transmute un paysage peint en image clandestine dans la mesure où elle le recouvre de fils de laine au point de le rendre quasi invisible. Agressive, la pièce en acier signée Mounir Fatmi se présente comme une grille métallique agrémentée d’une série de pointes acérées en forme de quart de soleil lancées vers tout être vivant s’approchant et assimilé à un envahisseur.

Échantillons interpellants

Représentatives de créateurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, des œuvres installées au sous-sol du musée dans un ensemble intitulé Liens et exils donnent à percevoir des sensibilités particulières à propos de la migration, devenue interpellation permanente depuis quelques années bien qu’elle ait toujours existé. Cette sélection comporte une espérance à «créer des liens entre deux mondes, dont les relations sont souvent, affirme Mohamed Ikoubaân, régies par le conflit et la suspicion». Elle met en lumière des travaux dont la portée constitue une réflexion à propos du fonctionnement sociétal des régions d’où sont issus les migrations actuelles.

Les photos et films de Randa Maroufi restituent l’activité de contrebande qui se déploie à la frontière entre Maroc et enclave espagnole de Ceuta tandis que défilent les flux migratoires à travers un territoire normalement désertique. Abdessamed El Montassir se situe plus ou moins dans une démarche à la fois de géographe et d’ethnologue en dressant une Cartographie des vies invisibles où se retrouvent la flore du désert et la mémoire culturelle des habitants.

À travers ses Portraits de famille, Hassan Darsi met en scène, devant un décor ambulant d’apparence ironiquement majestueuse, les membres d’une parentèle rurale très ordinaire qui posent avec un objet fétiche. Démarche qui interroge sur la place des choses dans le quotidien de citoyens accrochés à leur terre.

Chez Saddie Choua, les intérieurs photographiés sont une manière de questionner la place de la femme, l’environnement culturel. Une interrogation que Zainab Andalibe reprend à son compte à partir du fil et de la fileuse traditionnelle, qui reste sur place et travaille à l’ancienne comme l’araignée dont la toile est ici tendue, qui est possiblement comme Ariane et amène à trouver un chemin pour vivre.

Hanane El Farisi part de la poudre noire utilisée pour le maquillage des femmes. Il en joue afin de mettre en relation désir de beauté, éphémère de l’apparence et aussi ambiguïtés liées au mot poudre qui désigne autant un produit pour embellir qu’un élément explosif d’arme susceptible de tuer. Wiame Haddad a été interpellée par le sort de prisonniers politiques en Tunisie et au Maroc dont certains ont disparu. Elle présente entre autres les clichés d’objets clandestins fabriqués en résistance durant les incarcérations. Leur fragilité, leur petitesse disent combien ils ont été des témoins et des accompagnateurs de moments douloureux, de traitements inhumains et injustes.

Conclusion provisoirement désabusée

Intitulée L’homme ne vit pas seulement de pain par Taysir Batniji, une installation synthétise bien la fragilité des concepts démocratiques et humanitaires. L’artiste a rassemblé des savons, étalés au sol en un grand rectangle. Des lettres ont été gravées sur certains d’entre eux et forment l’énoncé du 13e article de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Mais, s’il y a bien une matière précaire, c’est le savon. Il suffira qu’on s’en lave les mains pour qu’il finisse par disparaître.

Michel Voiturier

Exposition visible en la Villa Empain, Fondation Boghossian, 67 avenue Franklin Roosevelt à Bruxelles jusqu’au 24 février 2019. Informations: +32 2 627 52 30 ou https://www.villaempain.com/

Catalogues (trilingues) : Jean Boghossian, Delphine Munro, Michket Krifa, « Beyiond Borders », Bruxelles, éd.European Investment Bank, 2018, 140 p.
Mani Alaoui, Mohamed Ikoubaân, Abdelkir Khatibi, Rita El Kuayat, Nadia Sabri, Louma Salamé, Carol Solomon, Marko Tocilovac, « De liens et d’exils », Bruxelles, CFC,2018, 144 p.

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