Laurent Quillet, autoportrait en antiportrait.

© Laurent Quillet

Cet homme a une œuvre ; cette œuvre est cet homme. Car Laurent Quillet est indissociable de sa production. Ce n’est pas qu’il soit narcissique, non. Mais il ne parle que de ce qu’il vit. Son travail est en réalité une réflexion sur le simple fait d’être vivant, d’avoir une présence au monde, perçue ou non par soi et/ou les autres.

Le plus souvent, nous passons notre temps à être là, quelque part, dans un présent qui, forcément, ne cesse d’être du passé. Nous sommes, sans nécessairement avoir conscience d’avoir la chance ou malchance d’être là. Laurent Quillet se et nous pose la question de notre existence. Il met les visiteurs dans la situation du fameux passage de « La nausée » de Sartre où le personnage de Roquentin découvre qu’il existe en regardant une racine.

Son exposition comporte peu d’œuvres. Elle n’est pas dans le foisonnement. Elle n’existe même totalement, pourrait-on dire, que lorsqu’il est physiquement présent sur le lieu même. Car il y a un lien quasi ombilical entre cet être et sa création. Difficile cependant de parler de biographique : il ne s’agit pas d’associations très précises avec telle ou telle anecdote liée à des événements particuliers vécus durant les quelques années de sa jeune existence. Il s’agit bel et bien d’une attention portée à des instants de réalité.

Sans doute, un syntagme peint sur un des murs du début de l’expo résume-t-il le mieux sa démarche : l’avide famille. À l’audition, cela donne la vie de famille, ce qui n’est pas faux puisque l’artiste fait de fréquentes allusions à ses proches. Mais il est possible, comme Pascal Goffaux l’a souligné dans une de ses chroniques sur Musique3, d’y déceler un jeu avec ce fameux alpha privatif qui sert à souligner un manque, une absence ; et donc, ici, parier sur un paradoxe qui ferait que la vide famille serait en réalité plutôt pleine dans la mesure où l’inscription apposée sur le mur l’est dans une graphie très particulière : l’a vide famille.

Cette utilisation du langage dans lequel, comme chez Olivier Sonck, l’homophonie entre des formules différentes charge les mots de sens seconds, révèle en quelque sorte une présence cachée : effet mère ou vide famille que l’orthographe dissimule. Et, lorsque le plasticien conjugue en vidéo être présent à tous les temps et à la première personne du singulier, tout en étant lui-même absent de l’image, il expose la contradiction qu’est le sentiment intime d’être vivant sans pour autant être perçu en tant qu’être par/pour autrui.

Laurent Quillet, Français du Nord qui fit ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai, entretient donc un rapport particulier avec l’écriture dans la mesure où, outre photo, peinture, vidéo et installations, il compose aussi des textes, qu’il lui arrive de lire sous forme de performance. Sur écran, c’est précisément un de ses écrits qui se déroule. Les vers se suivent. Ils se succèdent. Quelquefois, retour en arrière. Effacement, comme lorsqu’un écrivain rature, corrige, transforme ce qu’il est en train de poser sur une feuille blanche traditionnelle. Se lit de la sorte un travail en train de s’élaborer sous le regard du lecteur.

Une des œuvres présentées consiste en un entassement au sol de tickets de caisse blancs sur lesquels sont imprimés des mots. Ce sont des phrases, des poèmes tout autant que des données statistiques, des références pêle-mêle. Chaque visiteur a l’occasion d’y puiser, d’en emporter afin de prolonger, à domicile, la rencontre avec quelqu’un qui s’efforce d’avoir une présence au monde sans passer par l’artificiel et le superficiel d’une médiatisation spectaculaire.

L’ensemble provoque une réflexion sur la dichotomie absence/présence et se prolonge également sur passé/présent au sujet du temps qui passe, de ce défilé de minutes qui mènent de la naissance au décès. Contingence mise en exergue par la projection d’une série de visages alignés, légendés d’une date de naissance classée chronologiquement, et qui, l’un après l’autre disparaissent. Ce qui fait que les êtres que nous avons connus, aimés ou haïs s’enfoncent un jour dans l’éloignement le plus définitif qui soit.

Michel Voiturier

« Réminiscence » au Palace, Centre culturel, Grand-Place à Ath jusqu’au 23 novembre 2018. Infos : http://www.mcath.be ou 068 68 19 99.

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