Les filiations du textile à la villa Datris

“Hum!” © Cécile Dachary (2013)

Artisanats datant des temps les plus reculés, tissage, tressage, crochetage ou tricotage sont passés peu à peu du simple utilitaire que furent le vêtement originel et le linge domestique à la parure et puis à l’expression artistique proprement dite avec les broderies, les dentelles, les tapisseries. Depuis quelques décennies, l’art textile a rejoint celui des sculpteurs et ne se prive pas d’explorer les trois dimensions.

Le textile provient de plusieurs origines. La laine, la soie, le crin, le cheveu sont animales. Le coton, le chanvre, le lin, le jute, le raphia, le sisal dérivent du végétal. Le nylon, le polyester de la chimie. Le métal étiré, effilé surgit du minéral. Chacune de ces matières a eu des usages plus ou moins spécifiques. Les œuvres qui en résultent ont adopté des apparences diversifiées. Celles sélectionnées pour ce panorama plutôt large s’insèrent autant dans les pièces de l’habitation que dans la végétation du jardin qui l’entoure. Elles font part belle aux créatrices (l’image de Pénélope dans l’inconscient collectif ?) puisque sur la septantaine d’artistes, plus de cinquante sont des femmes.

Végétal

Le côté brut des fibres végétales anime l’assemblage d’Abackanovicz comme une toison sauvage d’où surgissent des éléments promis à une utilisation énigmatique, alliance entre le mystère du vital et le sacré inventé par l’homme pour se rassurer de quelque rituel. Le chanvre déposé sur des trépieds de bois, telle une perruque, par la Belge Elodie Antoine, titille l’imaginaire : celui des souvenirs de contes aux blondes princesses en attente de quelque charmant prince. D’un cordage extrait de la mer, Viallat reprend le nœud marin dit ‘du singe’ et joue de quelques effilochages : invitation à y voir la synthétisation d’un parcours de vie.

Les anfractuosités de laine et de coton écarlates, orangées et jaunes, renforcées de fils métalliques, suggèrent des palpitations ardentes, sanguinaires, passionnées au-delà des apparences maîtrisées par Jagoda Buic. De la laine rouge a servi à la performance de Romina De Novellis. Elle s’est installée au centre d’un lieu et a fait, inlassablement des nœuds, se rendant prisonnière des fils qui l’entourent. Du raphia permet à Nicole Dufour de tresser des « Fétiches » à l’aspect tortueux. Une association entre corde et colliers donne à Maria Nepomuceno la possibilité de déposer au sol des ronds d’une fluidité particulière, d’une sensualité rehaussée par la variété des tons.

Aller dans un « Cœur de figuier » est une invitation d’Aude Franjou. Elle l’a entrevu dans un des arbres de la villa et l’y a réalisé in situ, accordant création et réalité. Les ‘tondos’ de Patrick Saytour ont quelque chose de ludique et de gracile. Ses filets tendus sur des cerclages de bois ont l’air d’attendre une brodeuse qui n’aurait pas osé leur imposer des motifs habituellement kitsch.

Les entrelacs de Marinette Cueco réinventent la dentelle des toiles tendues par certains insectes. Anne Lacouture s’inspire de la tradition indienne des scalps assemblés. Elle conçoit une œuvre en constant devenir puisque y ajoutant dans des coussinets les mots que les visiteurs ont écrit sur des papiers mis à leur disposition. Le coton crocheté de Cécile Dachary habille des jambes empruntées à des marionnettes anciennes, concrétise un amas anatomique burlesque.

Le coton, tel que travaillé par Simone Pheulpin, prend des allures de minéral. La densité des assemblages blancs leur donne l’aspect de fragments rocheux ou de coquillage tout en les parant d’une sensualité qui attire le toucher. Les rubans peints et noués à la main par Ernesto Netto reforment, avec leurs boutons en bois, une forme végétale puisque ayant retrouvé l’apparence d’un arbre. Coton aussi, mais de tissus recyclés, pour Elena Redaelli. Tissage et entrelaçage forment un élan impétueux de sept mètres de hauteur qui descend d’une des façades du lieu en nuances diverses de bleu, en torsades, ondulations et agglutinations. Agnès Sébyleau alterne blanc et rouge, lin et coton à suspendre en parure au cou d’une géante virtuelle.

Le sisal pigmenté rouge tressé permet à Christian Jaccard de suspendre des sortes de sautoirs, bijoux pour buste gigantesque. Celui utilisé par Ariana Nicodim prend la dimension colossale du delta du Danube. Ocre et noir se liguent afin de symboliser à la fois terres fertiles et courant fluvial. Quant au sisal que Judy Tadman unit avec de la laine de tapis, il aboutit en sculpture quasi préhistorique à la composition alvéolaire.

Ce sont carrément des bambous fendus que Mireille Fulpius a lancés à l’assaut de la façade de la villa Datris. Cascade ondulante inventée dont les ombres doublent la forme sur le mur. Puis, ce sont des clématites sauvages qui sont entrelacées par Véronique Matteaudi. Baptisé « Réseau de bruits enchevêtrés », cet assemblage monumental en forme d’oreille semble à l’écoute de son environnement jardinier. Des bolducs, ces petits rubans pour emballages cadeaux, Edith Meusnier élabore des constructions sur structures de bois, espèces de filets triangulaires aux coloris vifs qui contrastent joyeusement avec la nature environnante.

Animal

La pièce la plus ancienne est signée Sonia Delaunay. Elle est donc de facture traditionnelle en laine et témoigne de l’abstraction géométrique aux coloris chatoyant pratiquée par l’artiste au début des années 1970. La laine tissée par Caroline Achaintre engage sa propre géométrie à se parer de chaleur animale par le biais d’une texture plus brute. C’est cet aspect rustique qui ressort du pull géant en mérinos associé à de la laine acrylique par le duo Dewar et Gicquel.

Laine encore, mais associée à de la soie et des fibres artificielles chez Sheila Hicks. Elle confectionne des objets en forme de galets et de tiges formant comme la récolte d’un potager imaginaire. Laine toujours, avec des poupées élaborées sur armatures chez Judith Scott, exemples réussis d’art brut.

Grâce à l’adjonction de quelques éléments de céramique, Adeline Contreras passe de l’animalité du cocon vers le végétal par la proximité apparente de ses pièces avec des calebasses. Reste humaine mais soumise, la femme du Bangladesh esquissée par soie et cordes rouges, courbée sous un chapeau de travail. Rouge aussi, le tricot suspendu de Céleste Castelot, justifie, par les flèches céramiques dispersées hors de leur carquois, le vide d’une Pénélope absente.

Les déchets de l’entreprise familiale de tapis d’Alexandra Kehayoglou sont matériau de son travail au métier à tisser. En résulte un paysage figuratif dont les motifs prennent les apparences d’une vision impressionniste. La tradition lainière du tapis se voit subvertie par l’ajout de formes non conventionnelles à géométrie fantasque chez Fai Ahmed. Nick Cave, lui, tord, malmène, entasse des moquettes afghanes pour les métamorphoser en créatures fantastiques plutôt inquiétantes. Joël Adrianomea assemble, noue, superpose des tissus. L’alternance, ici, du noir et du blanc présentés verticalement, accentue leur filiation avec la tapisserie de lice.

Déconstruction-reconstruction pour Sonia Gomes qui assemble dentelle et tissus en un amalgame hétérogène alliant étrangeté et fantaisie. Le noir sied à une interprétation tridimensionnelle de « La divine comédie » de Françoise Giannesini, magma de sombre abîme. Par contre, c’est par l’écarlate que Fabrice Hyber schématise une liaison entre cerveau et estomac, jouant sur une structure serpentine.

En association à de l’acrylique, Jacin Giordano compose des masques avec sa laine. Ils s’étalent en leur apparence primitive, variations formelles sur structure immuable. Au moyen de combinaisons de matières similaires, Grau-Garriga accouche de morbides tentacules à travers une poussée, évocation tant d’un vital en expansion, que de la mort en aboutissement.

Françoise Ducret innove. Avec une chaîne de coton et une trame de papier-film plastique, elle étale un bleu ouvert à l’imagination. Un velours de soie se drape sous les doigts de Hanne Friis. Il semble secréter des floraisons étranges colorées avec des pigments issus de champignons ou de lichens, rapprochement presque génétique entre plantation et bestiaire.

À partir de cheveux, Meschac Gaba réinvente des objets en les recréant ou en les habillant de tressages colorés. Pierrette Bloch additionne des crins de cheval sur un support linéaire ; ils y prennent des apparences de signes graphiques, d’écriture déchiffrable par le regard plus que par connaissance linguistique.

Chimique

D’une corde, en polyester, contrairement à celle de Viallat, Lilian Bourgeat fait un serpent imposant, rouge cordon emprisonné dans ses propres nœuds. Pierre Daquin a pratiqué un tissage à l’ancienne. Il a réalisé une ‘tapisserie’ en double épaisseur avec adjonction polyester. Pour révéler l’intérieur, montrer la chaîne, les nœuds, il a brûlé une épaisseur qui va alors béer comme une sorte de blessure en train de se dévoiler. Il a procédé de même avec un assemblage de carrés, en coton, cette fois, qui laisse également voir ses ‘dessous’.

Une ficelle industrielle en polypropylène est un matériau utilisé en agriculture. Odile De Frayssinet en profite pour planter des stèles qu’elle habille d’une peau faite de ficelle transformée par le feu.

Si elle tord et tresse des sacs plastiques, Ilfeoma Anyaeji, c’est pour condenser des réseaux colorés, intimement compressés, denses circonvolutions qui témoignent d’un grouillement vital. Ses consœurs du Burkina Faso avec de similaires sachets étalent un patchwork joyeusement recyclé. Quant à Stéphanie-Maï Hanus, ses sacs poubelles transforment leur trivialité en somptuosité inquiétante de robe pour chaman.

Minéral

Usant d’éléments recyclés, El Anatsui agence aluminium et cuivre en une sorte de bijou monumental issu de matériaux que la colonisation occidentale a d’abord utilisés pour elle-même. Le fil de cuivre qu’enroule Alice Anderson transforme des objets de communication électronique en statuettes vénérées. Ce sont parallélépipèdes de laiton et des câbles d’acier que Leonor Antunes a inventés depuis son atelier bruxellois. Ils sont suspendus créant une sorte d’architecture aérée et aérienne, cloison insolite laissant passage libre. Du fil de cuivre, Antonella Zazzera se sert afin que la lumière réagisse sur l’œuvre produite. Elle en joue par la densité du maillage, l’épaisseur du fil, les nœuds que ses mains alignent patiemment.

Ciment associé au jute et à l’aluminium n’empêche pas le travail de Phyllida Barlow de s’affirmer comme organique. Une pelote de deux mètres de diamètre, en toile d’alu, offre au vent sa texture que Nadya Bertaux désire éphémère. Des sphères sont élaborées par Adrienne Jalabert en conjuguant fer, alu, laiton, bronze. Leur maillage en réseaux tisse des volumes que rien n’alourdit en dépit de leur densité.

Ce sont des paysages que font surgir Giacomini et Sellies. En fibres de carbone, elles installent une cartographie à la fois austère dans sa dominante noire et exubérante dans sa prolifération matérielle. Anne Laval suspend de la laine d’acier à des cordes de piano ; elle y devient un nuage aérien, impalpable, matérialisé grâce à de l’encre de gravure. Métal et pierres sont les matériaux de Frédérique Petit ; planètes suspendues en mini-galaxie, ses sphères créent un espace entre bas et haut, sol et plafond.

Le fer à béton sert à Véronique Wirth pour catapulter vers le ciel des ondulations réunies telles des plantes grimpantes, simultanément solides et fragiles. À l’inverse, il lui arrive de courber les tiges métalliques en réseau dense, compact, d’une végétation indestructible à l’abordage de plantes plus fragiles. Son confrère Yso inscrit des troncs évidés en cerclages d’acier au sein de la verdure, parfois même investissant des arbres existants, confrontation entre image esthétique et réalité naturelle.

Pêle-mêle matiériste

Raymonde Arcier accumule : jute, kapok, mousse polyester, cuivre. Elle conçoit une femme colosse qui récapitule, en une pose crucifiée, une exploitation au quotidien qui la définit en tant qu’être cantonné à porter les enfants, s’occuper des courses de ménage, se laisser peloter par des mains baladeuses surgies de nulle part, endurer des règles douloureuses. Mais qui arbore, en guise de collier, le miroir dans lequel elle nous invite narquoisement à nous regarder. Rina Banerjee rassemble entre autres plumes, coquillages, perles de verre, glands en fil doré, film plastique pour offrir un élan à la fois élégant et d’un baroque volubile.

Béatrice Arthus-Bertrand se souvient de l’op art. Les coton-tiges qu’elle plante dans un support de bois prennent des allures de labyrinthes dont les composants sont reliés non par le fil d’Ariane mais par le fil rouge qui connecte les associations de nos idées. Olivier Bartoletti intègre aussi des coton-tiges et des cure-dents à du fil de pèche avant de lancer le filet polychrome ainsi obtenu dans un espace aquatique aboutissant à la Sorgue.

À partir d’une carte routière, Cathryn Boch élabore une géographie poétique jumelant vides et pleins selon une circulation aléatoire. De son côté, Rodrigo Matheus se sert d’un tissu blanc de camouflage hivernal en vue d’habiller l’ascenseur de l’immeuble, lui conférant une élégance et une sorte de translucidité de cascade. Annette Messager profit de l’intégration de peluches à son travail pour suspendre le mot qu’elle développe et en visualiser le signifié : « Tentation ».

Les tissus récupérés par Manish Nai inscrivent leurs polychromies sur des bâtons décoratifs, mini-totems domestiques propres à baliser un lieu de vie, à enjoliver un intérieur. Un globe terrestre ou un atlas sont sertis dans d’inextricables écheveaux colorés, spatialisation galactique de notre planète, émanation de l’idée de déplacement touristique ou de transferts nomades. Ainsi Chiharu Shiota voit-il la condition des terriens. Les objets cocasses inventés par Joana Vasconcelos s’adjoignent des mosaïques de verre, de la céramique, des ornements en polyester. Ils témoignent d’une guillerette exubérance poétique.

L’installation agencée par Laure Prouvost, Nordiste établie à Anvers, est liée à une histoire familiale. Si les photographies intégrées sont des tapisseries traditionnelles, le reste est un mélange de vidéo, céramiques sous forme, notamment, de théières. À décoder comme un pan de lieu de vie, un fragment mémoriel, un procédé propice à une sorte d’auto-fiction. Du côté de la Wallonie, c’est Pascal Tassini qui travaille selon sa fantaisie des éléments composites selon l’évidence spontanée et souvent insolite de l’art baptisé brut. Un même attrait vers le chromatisme anime Pascale-Marthine Tayou, basée à Gand. Le tissu éponge des débarbouillettes pour bambins ainsi que du foin sec sont à la base d’une construction où s’accumulent, se superposent, s’entortillent des serpents de flanelle bariolés, chaos enjoué mais sans doute aussi venimeux et suffocant.

Michel Voiturier

« Tissage Tressage » à la villa Datris, 7 avenue des 4 otages à L’Isle-sur-la-Sorgue [F] jusqu’au 1 novembre 2018. Infos : 00 33 490 23 70 ou www.fondationvilladatris.com

Catalogue : Danièle Kapel-Marcovici, Valérie de Maulmin, « Tissage Tressage, quand la sculpture défile », L’Isle-sur-la-Sorgue, Fondation Villa Datris, 2018, 172 p. (29 €).

1 Commentaire

  1. Merci pour ce bel article, à la fois juste et détaillé, oscillant aisément entre une approche artistique et scientifique.
    Comme d’habitude, c’est toujours un plaisir de vous lire !

    La Fondation Villa Datris

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