VENISE- PAVILLON DES ILLUSIONS. Jacques Charlier

 

«L’art, c’est la guerre »

Philippe Sollers

 

La polémique soulevée par le choix de la représentation belge du Pavillon de Venise est intéressante. Le sujet pourrait être grave, mais la manière dont on l’aborde m’entraine à certaines réflexions.

 

L’article édité par la LIBRE Belgique du 22 août 2018 (qui n’engagent -que leurs- auteurs) révèlent différents aspects perçus comme atteintes à l’art contemporain francophone. L’illustration choisie pour l’illustrer donne le ton. Une gondole sur le grand canal avec un passager tenant à bras le corps un tableau figurant un lion, tandis qu’un pauvre malheureux hère abasourdi, le voit s’éloigner vers la gloire.

 

Dans le texte, on dit que cette fameuse alternance d’occupation de pavillon fonctionnait parfaitement bien. C’est heureux d’apprendre qu’une machine administrative telle que la communauté française, ait toujours eu la capacité culturelle de percevoir avec une parfaite justesse, les artistes capables de relever le défi de cette fameuse confrontation qui fait couler l’encre.

 

J’en suis d’autant plus suspicieux, ayant été écarté personnellement par trois fois, alors que sans ma demande, trois commissaires avaient proposé de montrer mes œuvres dans le pavillon.

 

Pour rassurer ceux qui se considèrent comme étant victimes du non choix francophone, je leur conseille d ‘analyser la suite de cette biennale sur ceux qui ont été consacrés momentanément par les professionnels de la profession. Après la fermeture, la plupart des élus tombent dans l’oubli. Leur mise en valeur éphémère ne l’était qu’avec l’appui des médias, envoyées sur place avec feuille de route, durant deux trois jours. C’est l’affaire d’un micro milieu qui ne peut que se féliciter en s’auto célébrant, ce qui est compréhensible.

 

L’enjeu réel de la biennale est ailleurs. Il s’agit d’une foire d’art comme la cinquantaine d’autres de part le monde, où les stars à promotionner sont élues d’avance. Une affaire ou la spéculation, le marché et ses stratégies vont bon train Les pavillons nationaux font de la figuration générale et servent d’alibis locaux, dont le nôtre, pour rendez vous fédéraux.

 

Depuis 2009, François Pinault se charge de créer l’événement central média, à la hauteur de la situation. Ce qui satisfait davantage le tourisme culturel arty, qui n’est présent ( je l’ai appris à mes dépends) que les huit premiers jours de la Biennale. Après ce délai, le monde de l’art se rend dare-dare, à la foire de Bâle.

 

La liste des artistes francophones et flamants de talent confirmé qui aurait pu figurer dans le pavillon, on pourrait facilement la faire sans sombrer dans le ridicule, le vrai mal est bien ailleurs et plus profond.

 

Le désintéressement pour la politique culturelle au sujet des arts plastiques est devenu une tradition en Wallonie. Depuis les années 60, à liège, on ne compte plus, les manquements et les dramatiques bévues. 1) La dispersion de la collection Fernand Graindorge, 2) La proposition (heureusement avortée) de la revente de la famille Soler et de bien d’autres…(prévue pour alimenter les caprices de la non politique des musées), 3)l a proposition de certains élus d’éradiquer la tour de Schöffer (enrayée). 4) la fuite de la collection Vandenhove à l’université de Gand.

 

Pour le Hainaut, restent heureusement le Grand Hornu, BPS 22 et le musée de la photo de Mont sur Marchienne.. Bref, un dernier carré de ceux qui s’efforcent de perpétuer une programmation capable de rivaliser avec la Flandre, et qui n’oserait pas divulguer ses difficultés réelles avec le personnel politique.

 

Tout cela n’est pas bien nouveau, mais personne n’ose en faire une analyse pertinente, sous peine d’être radié et incompris.

 

Dans le manifeste en question, je relève que Jan Hoet aurait déclaré, sans ironie, que les artistes wallons n’existaient pas. Suit une démonstration alambiquée qui aurait influencé la brave ministre actuelle.

 

Pour les esprits amnésiques francophones, dieu sait s’ils sont nombreux. Broodthaers et moi, avons toujours été défendus par Jan Hoet, au moment ou les francophones nous ignoraient. Je suis d’autant plus reconnaissant à l’homme, d’avoir sauvé, dans les années 70, une énorme partie de mes activités critiques, à l’époque où personne ne me soutenait en Wallonie, bien au contraire.

 

Je suis aussi reconnaissant, pour les mêmes raisons, à Flor Bex, Bart de Baere, Philip Van den Bossche et son prédécesseur regretté Willy Van den Bussche, Karel Geirlandt, Marc De Cock, tous flamants. Ainsi que les galeries MTL et Xone, Fortlaan, Joost Declercq, qui ont exposé mes recherches et soutenu moralement dans les moments durs, j’en avais bien besoin.

 

Jan Hoet, au temps de « Chambre d’amis » m’avait embarqué dans cette belle aventure (seul francophone belge) . Lorsqu’il a dirigé le musée d’Herford, il a continué à me supporter avec enthousiasme. Il m’a permis avec le concours du musée de Namur, d’accrocher et de mettre en scène une énorme et magnifique exposition de Félicien Rops. Loss of contrôl une exposition magistrale, à laquelle il avait convié également Carine Fol ( à l’époque Musée l’Art s& Marges) et Véronique Carpiaux du Musée Rops.

 

N’oublions pas sa campagne spectaculaire, avec l’aide d’une série d’artistes pour l’achat du Musée de Gand, de la plus grande casserole de moules de Marcel Broddthaers.

 

Durant sa gouvernance du SMAK, il m’a présenté à tous les ministres de la culture flamande (qu’il entrainait systématiquement à la documenta). Ici, de ce côté de la barrière de bambou, j’ai fait connaissance avec ma première ministre de la culture de ma vie, en la personne de Fadila Laanan, qui a défendu bec et ongles ma participation à la biennale off de Venise. Avec la participation, efficace d’Enrico Lunghi et de son équipe luxembourgeoise.

 

Faire porter le chapeau du dénigrement à Jan Hoet, alors qu’il ne voulait que provoquer la torpeur politique légendaire des francophones est ridicule et injuste. Je tiens à en témoigner avec force, car à l’époque, nous en avons bien rit. D’ailleurs contrairement au nom qu’il portait je ne l’ai jamais vu avec quelque chose sur le crâne. Même s’il avait un foutu caractère.

 

Pour conclure, un conseil pour les jeunes artistes pleins d’illusions, les curateurs ambitieux, commissaires en tout genre, et rares politiciens hésitants.

 

Dans la guerre de l’art, un monde fou part à l’assaut, fleur au fusil, pour ensuite rapidement, battre en retraite, faute de munitions. Bien vite, on remobilise les aspirants, qui se pressent nombreux au portillon du pavillon.

 

Comme si l’art avait ses grades, ses décorations, le prix à payer pour la reconnaissance d’un parcours obligé.

 

Faudrait un peu se calmer, une fois.

 

Jacques Charlier, artiste.

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