Couplé nordiste : collages au LaM, Gromaire au MM

ACM, Architecture inachevée 1 (avant 2003), LaM, Villeneuve d’Ascq © Crédit photographique : Cécile Dubart

Deux expos complémentaires : la première au LaM titrée « Débris-collages » qui annonce bien ce qu’elle propose ; la seconde consacrée aux dessins de Marcel Gromaire, un négligé du XXe siècle au musée départemental Matisse.

L’une comme l’autre s’attachent à des moments de l’histoire de l’art du siècle passé. Elles montrent des étapes des formes que prend la création artistique en fonction de l’époque.

En territoire d’art brut

L’accumulation de matériaux divers récupérés est une démarche familière depuis les années 1920 avec Dada et des artistes tels que Kurt Schwitters. Auguste Forestier recrée de la sorte habitation, bateau ou personnages dont l’impact sensoriel se trouve chargé des modifications temporelles subies par les éléments assemblés. Ses Bêtes du Gévaudan sont particulièrement significatives du glanage qui précède l’assemblage. Parmi les précurseurs, Sophie Savoye, incarcérée pour pyromanie, avait déjà créé en 1872 de petites silhouettes en papier de soie tout en délicatesse qu’elle accompagne des dialogues de la pièce de théâtre qu’ils auraient pu jouer.

L’immense installation tentaculaire de Georges Adéagbo brasse une part hétéroclite de notre univers. Autant par la diversité des objets rassemblés que par les allusions à des événements qui ont marqué le siècle passé dans le monde entier. C’est une boîte mémorielle, un embrayeur de souvenances où chacun reconnaît des éléments de son vécu individuel et collectif.

Philippe Dereux agence des éléments végétaux (épluchures, graines, noyaux, pépins…). Il a d’ailleurs rédigé et publié un Petit Traité des épluchures en 1966. Gaston Chaissac peint sur des objets récupérés. Marie-Rose Lortet combine des fils de coton, de laine ou autres pour construire un portrait polychrome tandis qu’une asilaire anonyme confectionnait une robe selon un processus similaire. Jules Leclerc brode une tapisserie chamarrée consacrée à La Grande Crucifixion. Josué Virgili, de son côté, ordonnance des fragments de céramiques et de miroirs pour les métamorphoser des meubles fantasques. Michel Nedjar se dote d’une collection de poupées singulières confectionnées de bric et de broc selon ses destinations de voyages.

Parmi les étapes de l’art moderne

Chez Braque, adjoindre à sa toile des morceaux de journaux ou de faux bois est une façon d’aller au-delà de la peinture traditionnelle. Picasso agira de manière similaire. Sa Tête d’homme en sobriété de moyens est du même acabit ainsi que Instruments de musique et tête de mort. Miro a procédé en découpant des images de couverts.

Raymond Hains appartient à la génération des affichistes. Reprenant des messages publicitaires ou autres placardés dans les rues et souvent usés ou abîmés par les passants et les intempéries, il les recolle, par exemple sur tôle. Cela donne une sorte de tableau abstrait. Cela peut devenir, comme ici chez Villeglé, un brassage graphique où surnagent des mots. Ou encore, comme chez Rotella ou Van Genk, une sorte de tohu-bohu visuel très urbain. Leur démarche s’apparente à la fois au détournement d’objet et à sa réappropriation par quelqu’un qui ne l’a pas conçu.

François Dufrêne gratte les affiches superposées ou ce qu’il en reste. Cette opération est destinée à faire alors apparaître selon les matières conservées un visage, portrait surgi des formes et des coloris qui subsistent. Gil Joseph Wolman, situationniste lettriste, a inventé le ‘scotch art’ qui consiste à réutiliser de manière créative ce qui fut arraché à des affiches au moyen d’un ruban adhésif, passant ainsi de la destruction à l’invention. Ce dont attestent ses portraits de Lénine. Par sa proximité avec l’art brut, s’ajoutent aussi des travaux de Jean Dubuffet.

Au milieu du contemporain

Un peu avant l’an 2000, Pierre Mercier agence une singulière installation de 108 mini-cadres à installer selon un processus complexe. Une série représente un verre à vin, une autre un crâne humain, la dernière montre des fissures volontairement provoquées dans sa vitre de protection. L’accrochage se pratique en fonction du lieu et d’aléatoires jets de dés pour l’ordre à respecter. Les monteurs d’expos ayant de la sorte une participation active à cet assemblage qui évoque à la fois la vie et la mort.

Zarina se situe dans une similaire démarche. En une centaine de cadres d’identiques dimensions, elle aligne un inventaire souvenir inaliénable de ses premiers travaux graphiques. Un souci de conservation qui se retrouve dans la célèbre Boîte en valise (1941) de Marcel Duchamp qu’a rééditée Mathieu Mercier. Elle contient une anthologie minimale de reproductions de sa production.

Pascal Convert verse du verre en fusion dans des livres. Il n’en subsiste alors qu’une forme apparente dans laquelle plus rien d’imprimé ne demeure. Cela donne des bibliothèques surprenantes qui, malgré tout, à l’inverse des autodafés des censures idéologiques, laisse au moins une trace d’existence.

Gina Pane, ex-performeuse, propose des formes géométriques pour des matériaux de verre ou de métal. Ils sont reliés à un symbolisme très personnel et parfois conçus pour progressivement se dégrader. Jean-Pierre Raynaud a poussé ce besoin de destruction jusqu’à ses limites. Il s’en est pris à la célèbre maison qu’il s’était construite en utilisant uniquement des carreaux céramiques blancs. Ressentant après bien des années, en tant qu’habitant, qu’il ne supportait plus le concept, il a procédé à la démolition du bâtiment et à la dispersion des vestiges. Ce dont témoigne un film de Michele Porte.

Par ailleurs, Bruno Dumont offre au regard des briques issues de son habitation et combinées en leur format rectangulaire comme des formes d’abstraction géométrique, sculptures qui détournent l’objet de son usage. De même que l’ouvrage de plomberie qu’il a confectionné avec des tubes de cuivres s’offre dans l’inutilité d’un circuit fermé, par conséquent parfaitement sans usage.

Bernard Heidsieck et Patrice Alexandre ont réalisé une réflexion artistique en repérant des encarts politiques durant une certaine période dans le journal « Le Monde », en posant des actes graphiques sur les articles, en y faisant des collages et en accompagnant cela d’une performance sonore. Le tout en tant que proposition critique à la lecture de la presse.

Le collectif Art & Language compose une série de paysages détournés de leur coutumière figuration. À cette fin, de la peinture est rajoutée, la vitre de l’encadrement est pressée sur l’ensemble d’où l’obtention d’une œuvre qui ne laisse percevoir que des fractions de l’original et reflète inévitablement l’image du visiteur d’expo dans la glace, intégrant en quelque sorte celui-ci dans l’œuvre.

Robert Filliou, plus ou moins à l’instar d’Adéagbo, rassemble durant quelques semaines les objets et les œuvres produites par son atelier. Il en résulte une installation expo qui réunit des documents, des commentaires, des réflexions, un journal intime et bien d’autres choses qui permettent d’approcher l’état d’esprit et la démarche de l’artiste en 1971.

Christine Deknuyt, à qui le FRAC de Dunkerque a récemment rendu hommage, étale ses aquarelles, ses dessins, ses notes foisonnantes. Sa pratique est de mélanger sur des supports papiers récupérés des matières chimiques qui interfèrent les unes sur les autres donnant des résultats et parfois des dégradations surprenants.

Le duo ACM a le don de fasciner par ses assemblages insolites, mystérieux, composés de pièces en général minuscules et venues d’usages divers. Réunies, agencées ces pièces forment des architectures à intégrer dans des histoires de science fiction. On les imagine volontiers fonctionnant pour des activités occultes, produisant des marchandises énigmatiques et des sonorités de compositions acousmatiques.

Sous des apparences presque rudimentaires, Bieth a réalisé une œuvre complexe qui dépasse la perception d’un premier coup d’œil. Derrière son titre Constellation avec trous noirs (à ciel ouvert), son assemblage de fer, de plomb et de grande surface caoutchouteuse dans laquelle sont vissés des boulons dessine une géographie macabre : celle de la localisation des camps de concentrations nazis dont l’inscription en braille en haut de cet assemblage éclaire le sens puisqu’elle reprend le « À chacun son dû » étalé sur les portails d’entrée de ces lieux de souffrance, de persécution et de mort.

Enfin, mais c’est en réalité par là que commence Débris-Collages, un ensemble de Mohamed El Baz destiné à des performances avec micros, tondeuses électriques sur tapis dont il s’agit, entre autres, de raser les poils de laine en une tentative assez incertaine d’en faire disparaître les motifs tissés.

Avec un moderne délaissé

Au musée Matisse du Cateau-Cambrésis, mise en valeur des dessins de Marcel Gromaire (1892-1971). Ce Nordiste qui eut son moment de notoriété dans les années 1950 et dont les tableaux portent, hors modes et écoles, une vigueur terrienne particulière.

La majorité des esquisses exposées sont des nus féminins. Ils sont empreints de la vitalité d’une technique qui s’apparente quelque peu à celle des croquis effectués par Giacometti. Ainsi que le remarque Martine Roux, « des stries denses » qui enveloppent le sujet « sans strictement le cerner ». L’artiste « modèle les pleins et les vides par la création de zones hachurées qui ombrent le corps et le soulignent ».

Cette technique tout en rapidité est une accumulation qui craint l’erreur car tout repentir risque de gâcher l’œuvre en cours. Elle permet une distance avec la minutie d’un réalisme du détail. Elle s’avère un contrepoint mouvant à l’immobilité de la femme qui pose. Elle en fait palpiter les chairs et la luminosité ambiante. Ce qu’il peut y avoir de géométrique parfois dans l’anatomie s’éloigne chez Gromaire de toute tentation vers l’abstraction.

Cela se confirme dans les paysages où le foisonnement des lignes et des traits indique des différences de textures végétales ou minérales, suggère des plans successifs sans recours au trompe-l’œil. C’est une liberté moins perceptible dans les réalisations gravées. Surtout dans les planches illustrant le Macbeth de Shakespeare où la noirceur de la tragédie vient peser sur l’environnement. Alors le dessin devient plus épais, les stries et les hachures s’ajoutent afin de densifier ombres et pénombre.

Complément intéressant, des photos Philip Bernard qui part sur les traces du peintre, à travers des paysages voisins de son village natal de Noyelle-sur-Sambre. Il les a agrémentés de la présence d’un personnage fictif. Les contrastes entre noir et blanc accentuent une sorte de mystère venu de la végétation environnante dont l’être humain inséré semble faire partie.

Michel Voiturier

« Débris-Collages » au LaM, 1 allée du Musée à Villeneuve d’Ascq jusqu’au 2 septembre 2018. Infos :+33 (0) 320 1968 68 ou www.musee-lam.fr
Référence : Germain Viatte, Irène Elbaz, Sylvie Lecocq-Ramond, Marc Bormand, Joëlle Pijaudier ; « Collages », Colmar, Musée Unterlinden, 1990, 298 p.
« Marcel Gromaire, regards sur les collections du musée » au Musée Matisse, Palais Fénelon, Place du Commandant Richez à Le Cateau-Cambrésis, jusqu’au 30 septembre 2018. Infos : +33 (0)359 73 38 00 ou http://www.lenord.fr
Catalogue : Patrice Deparpe, Marine Roux, Thomas Zwierbinski, Isabelle Monod-Fontaine, Françoise Chibret-Plaussu, Alexia Morel, « Marcel Gromaire », Le Cateau-Cambrésis, Amis du Musée Matisse, 2018, 104 p (25 €)

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