« Quel amour !? » : chaleur des chairs, incisif des images

Rouge-Nus (1994) © Gérard Fromanger

Des représentations de l’amour pour attester de sa diversité d’apparences autant que de comportements et de perceptions. À travers les salles, cela s’expose avec la crudité du réalisme ou du naturalisme ou la tendresse floue d’une poésie délicate, se dissimule derrière des métaphores ou une imagerie ambigüe, se dérobe derrière des symbolismes plus ou moins évidents.

Le thème est inépuisable. Les œuvres qui en parlent aussi. Sans omettre les innombrables aspects qu’il est susceptible de prendre. Au fil des salles, se déroule un panorama de la relation amoureuse saisie par les artistes. Un échantillon diversifié qui s’accommode de pratiques formelles étendues du dessin à la performance et tous les détours possibles par photo, vidéo, peinture, collage, gravure, sculpture, installation.

Louise Bourgeois synthétise assez le contenu étendu de ce rassemblement d’œuvres. Elle accueille les visiteurs, juste avant la porte d’entrée, grâce à des mains sculptées qui souhaitent la bienvenue par les caresses et les appels à de sensuels touchers. À l’intérieur du musée, un de ses dessins à l’encre et au stylo bille révèle les tensions, soulignées par les tons rouges de l’ensemble, entre le désir de maternité et une carence affective maternelle.

Des photos de Nan Goldin évoquent d’autres pistes : la solitude, le désir, le couple, l’interpicturalité. Sur l’une d’elles, elle établit un lien d’évidence entre l’amour sensuel du jeune Bacchus peint par Le Caravage face à la nourriture et une jeune femme de la fin du XXe siècle confrontée à un désir, qu’il soit celui d’un plat à avaler ou d’un partenaire amoureux à espérer. Autre part, la voici en selfie à miroir pour suggérer l’abîme d’être seule ; plus loin, deux homos s’embrassent puisque les tabous finissent par s’effacer un jour ou l’autre.

Et la parodie par Jean-Luc Verna du sigle fameux de la compagnie cinématographique Paramount, devenu Paramour, rappelle également que l’amour est un sujet de spectacle c’est-à-dire porteur d’émotions et éphémère, une mise en vue sous le chimérique des projecteurs durant le temps d’un film, d’une comédie, d’une chorégraphie que nous regardons dans les tons passés d’un papier trop longtemps exposé à la lumière. De son côté, Joana Vasconcelos suspend un gigantesque Cœur indépendant rouge. Il est conçu comme une sorte de dentelle monumentale brodée de milliers de couverts en plastique. Il tourne sur lui-même au son de chansons d’Amalia Rodriguez et redit combien notre addiction affective à la consommation est omniprésente au quotidien.

C’est d’ailleurs encore un amour de société de consommation que décrit le Marseillais Richard Baquié à travers son installation vouée à ce mythe érigé en déesse de la possession matérielle, en impératrice absolue d’une civilisation sacrifiée à la course contre le temps, à la pollution systématique de la planète, à l’illusion de la liberté, aux sacrifices humains permanents : la bagnole.

Le charnel

Antoine D’Agata, qui considère la photographie comme « une trace fragile », saisit les êtres, lui-même ou d’autres personnes, dans l’intime des relations sexuelles. Son univers nocturne s’accommode aussi bien du flou qui laisse l’imaginaire fantasmer que de la précision claire proche du documentaire. Bhupen Khakhar, en un style fluide proche des naïfs, lui qui a été un des premiers en Inde à révéler son homosexualité et à peindre son quotidien de cancéreux, installe un homme solitaire, nu, sexe bien en évidence, face à des grottes où s’affairent des troglodytes.

L’étreinte minutieusement reconstituée par la sculpture hyperréaliste de John De Andrea fascine. Le simulacre, tous détails reproduits, intrigue tout en nous mettant en distanciation avec le réel. C’est au moyen d’un érotisme plus subtil que l’auteur du cycle romanesque de « Roberte », Pierre Klossowski, illustre ses livres.

Jan De Maesschlack aime les chairs. Leur coloris focalise la lumière. Ses acryliques sur papier en témoignent. Cette offrande de l’épiderme aux regards présuppose une forme de solitude d’êtres dont le corps n’a sans doute pas été suffisamment sollicité pour les sensations qu’il procure. Les copulations en entrelacs de Fromanger s’étalent joyeusement sur fond rouge passion ou bordel, c’est selon. Et une femme jeune, épanouie sous les caresses l’est aussi sous le pinceau de Martial Raysse.

Le travail d’Éric Rondepierre porte d’abord sur le temps. Il part d’images corrodées afin de montrer comment se dégrade la peau, l’apparence externe des individus. La vie a marqué le visage d’une femme allongée, repliée, rompue peut-être, que Paula Rego décrit tandis qu’une autre toile prend des allures de fable sadique brassant des éléments fantasmatiques en un épisode au second degré.

Jeremy Deller et Cecilia Bengeola posent un regard amusé sur les apparences. Leur montage d’une paire de bas résilles dépassant de la gueule d’une sorte de lézard établit un lien avec la femme mante religieuse que signe Germaine Richier. Une des huiles de l’Iranienne Sanam Khatibi, Bruxelloise d’adoption, est extraite d’une série plutôt actancielle ayant pour thématique primordiale le nu féminin. Ce corps, silhouetté, est en aplat couleur chair, livré aux caresses d’un animal fabuleux au milieu d’un décor de végétation luxuriante comme dans certains contes traditionnels avec toutes les significations psychanalytiques applicables à ce genre d’histoires.

Le couple

Avec Le faux mariage, Sophie Calle photographie en noir et blanc une sorte d’autofiction mettant en scène le cliché tribal des traditionnels rassemblements à l’issue des cérémonies nuptiales. Son humour grinçant se renforce d’un commentaire à propos d’une lettre d’amour jamais reçue : complément sarcastique des faux-semblants. Avec les micro-événements organisés par Tsuneko Taniuchi, le réel et la fiction s’entremêlent puisque des volontaires participent autant qu’elle à des cérémonies maritales artificielles. Il y a là un recul pris avec le stéréotype des rituels, un questionnement à propos de l’officialisation des unions qu’elles soient hétéro ou homosexuelles.

De Francis Bacon, il est difficile d’attendre la sérénité. Sa confrontation entre Œdipe et le Sphinx, sorte de duel entre une femme plutôt sorcière et un homme voué par le destin au parricide et à l’inceste, met en évidence les pieds enflés de l’enfant jadis abandonné et meurtris par l‘errance à laquelle il est condamné par les dieux.

La performance du baiser vécue par Ulay et Abramovic va au-delà du simple désir. Contraignant les deux partenaires à échanger le dioxyde de carbone de leurs expirations, elle les mène vers l’évanouissement, métonymie de la fusion d’un duo fusionnel. Le baiser campé à gros traits par Combas est, lui, quasi cannibale.

En un assemblage de vingt-cinq panneaux photographiques, Gilbert & Georges ont réuni leur association de partenaires au quotidien dans une sorte de méditation transcendantale en un foisonnement végétal noir et blanc, style tapisseries anciennes, tandis qu’eux-mêmes évoluent en jaune sur fond rouge avec le même flegme qui caractérise leurs œuvres les plus humoristiques. Contrastes vigoureux, l’homme (noir) et la femme (blanche) mis au centre d’une icône païenne, prennent des allures de B.D. provocatrice chez Raphaëlle Ricol.

Omar Ba a conservé de ses origines sénégalaises une imagerie complexe qui met en scène de manière très critique l’emprise de l’homme sur le destin de la femme et de la famille selon les principes des croyances dominantes. Helena Almeida se prend pour sujet .Son corps est inscrit dans l’espace pour y accomplir des actes de présence. Mais dans le contexte de cette exposition, ses photos en noir et blanc débouchent plutôt dans la thématique des violences conjugales, des couples attachés par le pied à un même boulet. La statue Femme sauvage que signe Kiki Smith établit un corps brut, regard lancé vers le ciel, marchant résolument avec, à la cheville, quelques maillons de la chaîne qu’elle vient de briser.

Todd Hido recherche des atmosphères pour décrire des États-Unis en dehors des poncifs. Une composition mise en place avec un mannequin prenant la pose amène à penser qu’il vient d’y avoir un accident ou pire : que cette scène est postérieure à un viol. Hypothèse renforcée par la proximité de la vue nocturne d’une ruelle désertique et crasseuse.

Claude Levêque plante des décors en trois dimensions. Il en donne la légende par un mot écrit au néon. Sous un contrevent nommé jalousie, il dissimule l’intimité (secret); dans la disposition de silhouettes de fauteuils mis dos à dos, il révèle la lassitude (désert). Il y a chez Annette Messager une similaire cruauté qui se lit dans Le Couteau-baiser ou à travers ces mots Jalousie love pris dans des filets de pèche comme des épaves pour naufrageurs. Par contre, Chéri Samba, avec la turbulence du rouge et du vert sur fond noir, exalte avec humour la sensualité d’un duo qui allie Amour & Pastèque. À l’inverse, James Rielly dissimule ses amants sous un pudique drap style fantôme pour lieu hanté qui s’assimile prosaïquement à une housse pour fauteuils.

John Stezaker subvertit les vedettes ou les couples filmiques en usant de collages qui camouflent brusquement une part de leurs visages, sorte de censure iconoclaste ou de volonté de souligner l’artifice de la fiction. Quant à Michèle Sylvander, avec Un jour mon prince viendra, elle montre à la fois l’espérance et la désillusion. Une tête féminine photographiée de dos indique en effet une chevelure blanchie par l’âge, mise en tresse comme lorsqu’on était gamine.

Le duo Florence Obrecht et Axel Pahlavi, femme peintre et modèle homme, trace à quatre mains un mélancolique portrait hyperréaliste de couple artiste. Elle est à son chevalet, l’air fatigué ; lui est assis face à un misérable repas, maquillé en clown à l’œil désabusé. Tout respire l’étroitesse du lieu, l’étriqué des présences. Et le titre donné au tableau indique à quel point l’existence de ces deux êtres à vocation publique est dans le paraître obligé puisqu’ils espèrent d’autres lendemains : Quand nos secrets n’auront plus cours.

La concupiscence

L’examen critique de son corps par une jeune dame face à un miroir est un moment intemporel d’intimité révélée fourni par une séquence tournée par Chantal Akerman. Il y a quelque chose de fantomatique dans les personnages interprétés par Miriam Cahn. Souvent transis dans une nudité fragile, ils paraissent vulnérables aux blessures de la vie, offerts qu’ils sont par la fragilité de leur peau.

Pilar Albarracin saisit par l’intermédiaire de son objectif une danseuse de flamenco révélant par une combinaison de formes et d’allusions anatomiques la dynamique corporelle de l’interprète qui est censée danser avec ses tripes. Chez Mohamed Ben Slama, l’ironie prédomine, pimentée par une pointe d’art naïf. Ses tableaux aux personnages hiératiques convoquent des histoires mystérieuses et cruelles sous l’apparence de rencontres incongrues.

Une gravure de Valère Bernard dissimule sans équivoque des pratiques sexuelles qui, si elles n’étaient pas raccrochées à une imagerie symbolique satanique, ne seraient qu’une illustration sans concession de la pédophilie. Une autre reprend ce rapport au diable avec les clairs-obscurs de La Succube tandis que La Guerre relie le viol à la part animale de l’homme. Annette Barcelo exaspère le trait caricatural pour rapprocher amour et mort avec une sorte de cynisme bien éloigné des édulcorations du post-romantisme mais fort proche de la cruauté des contes prétendument pour enfants d’autrefois.

Une panoplie du désir – de l’envie à l’appréhension avec détours du côté du questionnement, de l’extase en devenir – s’étale sous les pinceaux de Daphné Chevallereau, compagne d’Eric Corne. Sa forme, pour les dessins au fusain, rappelle quelque peu celle d’un Armand Simon ; pour les peintures, elle se répartit en plages colorées. Porteuses d’allégories, ses œuvres racontent des histoires d’un allusif fantastique. Élisabeth Garouste concrétise des sirènes flottant entre des plantes ou des animaux tandis que Gérard Garouste semble se demander si l’apprivoisement d’un chien méchant passe par la sexualité…

Duane Michals monte des clichés successifs en un déroulement narratif. Ses six photos de Rencontre de hasard fixent un bref moment où il aurait pu se passer quelque chose entre deux êtres qui se croisent dans une ruelle. Les films de Remi Lange traitent essentiellement de l’homosexualité. Ceux de Sébastien Lifshitz aussi.

Chez Eugène Leroy, la vision est brouillée. Elle naît dans un magma de matière picturale et y disparaît. Il faut quelque obstination pour oser s’aventurer sous les signifiants polychromes. Les bronzes aux apparences de plâtre de Mark Manders, ce Hollandais qui vit et travaille à Renaix, puisent leur référence dans l’art antique. Ils prennent un aspect de fragilité, ils sont inscrits dans l’espace avec des éléments étrangers qui les défigurent ou plutôt qui les ramènent à être des vestiges fragilisés qu’il convient de protéger. Enfin, dédaignant la couleur, Kara Walker étale en fresque ses papiers découpés qui engendrent des silhouettes en ombres chinoises avec une élégance très XVIIIe siècle pour évoquer des relations équivoques entre maîtres blancs de jadis et leurs esclaves nègres.

Comme le constate Éric Corne, l’amour « se situe dans cette phase grise de nos affects, de notre expérience du bonheur, de la liberté, de l’émotion, de la douleur, toutes blessures de notre âme ».

Michel Voiturier

« Quel amour !? » jusqu’au 2 septembre 2018 au MAC, 60 avenue d’Haïfa à Marseille et du 3 octobre au 1 février 2019 au musée Coleçao Bernardo, Praça do Império à Lisbonne. Infos : Marseille 04 91 25 01 07 ou http://www.marseille.fr/node/637 ; Lisbonne (+351) 213 612 878 ou http://www.museuberardo.pt/
Catalogue : Éric Corne, Marie-Laure Bernadac, Ana Rito, Claude Duprat, Giovanni Careri, « Quel amour !? », Paris, Manuella, 2018, 192 p. (30 €)

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