La triennale liquide de la Venise du Nord

« Skyscraper (the Bruges Whale) » de StudioKCA

Bruges accueille jusqu’au 16 septembre sa triennale d’art contemporain et d’architecture. Une édition 2018 riche en réflexions sur le monde contemporain, un monde « liquide » où tout est à reconstruire.

Bruges-la-Morte est bel et bien vivante en été. Foisonnante. Engorgée. Surtout en période de triennale. Nombreux sont les touristes à se promener avec le petit guide rouge intitulé « Triennale de Bruges 2018. Liquid City. Ville liquide ». Quel thème adéquat ! La Venise du Nord est intrinsèquement liée à ses canaux : elle doit à l’eau son rayonnement d’autrefois et ses intarissables charmes touristiques. Mais Bruges est également une « ville liquide » au sens philosophique. Selon le philosophe Zygmunt Bauman, la société actuelle n’a plus de repères solides et, par conséquent, est « liquide » : l’homme, devenu « consommateur », est pris dans un mouvement permanent. Les organisateurs de la triennale ont rebondi sur ce concept de « modernité liquide » et ont mis quinze artistes au défi de composer des œuvres sur mesure pour réinventer la ville aqueuse et médiévale. Comme si l’art pouvait combler le « vide » de nos sociétés sans repères. Voici les coups de cœur de cette édition 2018, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.

« Skyscraper (the Bruges Whale) » de StudioKCA

Sans doute l’œuvre la plus remarquée et la plus commentée de cette triennale. Quel passant n’a pas été surpris par cette « claque visuelle » juste derrière la statue de Jan van Eyck ? Une gigantesque baleine surgissant d’un canal sans remous ! Bleue et blanche, elle est formée d’une multitude de petits objets en plastique, venant tout droit de l’océan. Indignés par la pollution des mers, les membres du StudioKCA se sont rendus à Hawaï pour collecter les cinq tonnes de déchets nécessaires pour cette installation monumentale. Au-delà de l’aspect plastique, cette œuvre soulève la question de l’empreinte écologique des hommes ainsi que des devoirs de l’art face aux grands enjeux écologiques contemporains. Un geste fort qui restera sans doute dans la mémoire des Brugeois.

« MFS III Minne Floating School » de Kunlé Adeyemi

« SelgasCano pavillon » de SelgasCano (2)

Face au changement climatique et à la montée des eaux, certains architectes se creusent les méninges pour trouver des solutions durables. C’est notamment le cas de Kunlé Adeyemi, créateur d’un étrange pavillon en bois à deux étages, flottant sur le Minnewater. Le « MFS III Minne Floating School » est une école flottante, mobile et capable de faire face aux intempéries.

Mais au-delà de la prouesse technique, ce bâtiment est également une remise en question du mode de vie occidental et de nos habitations traditionnelles.

« SelgasCano pavillon » de SelgasCano 

Au milieu d’un canal, quelques Brugeois bronzent à l’ombre d’une grosse bulle orangée. Les pieds dans l’eau, ils squattent et s’approprient le « SelgasCano pavillon », grande plate-forme de bois sur laquelle est fixée une tente colorée à la forme abstraite et organique. Cette construction est l’œuvre de SelgasCano, un bureau d’architecture espagnol connu pour d’autres installations similaires. Avec ses bancs et ses échelles de baignade, cette construction s’inscrit dans un des objectifs de la triennale, à savoir « provoquer des rencontres et mettre les gens au défi de ne pas se contenter de regarder les œuvres d’art, mais aussi de les vivre et de faire partie du processus créatif ». L’expérience esthétique ne peut être vécue qu’en profitant du moment présent et en se laissant bercer par les couleurs chaudes des toiles. Une pause sensible et hors du temps, dans une triennale parfois fort intellectuelle.

« Acheron 1 » de Renato Nicolodi

« Acheron 1 » de Renato Nicolodi (2)

Un portail vers les enfers. Voilà comment l’installation de l’artiste belge Renato Nicolodi peut être décrite. Une structure de pierre propose une porte d’entrée vers le gouffre du canal. En intitulant son œuvre « Acheron 1 », l’artiste belge tisse des liens entre notre monde contemporain et la mythologie grecque. L’Achéron étant un des bras du Styx, le fleuve des enfers. Avec ce portail de pierre, Renato Nicolodi joue sur cette zone d’entre-deux, cette frontière entre l’air et l’eau, entre la vie et la mort. La symbolique est forte. Surtout à Bruges, une ville morte commercialement, mais si vivante culturellement.

Romain Masquelier

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