Frère Gérard (Berréby) chez Notre-Dame à la Rose

Gérard Berréby “Perspective plombée”© Photo Nicolas Kohen

Gérard Berréby (1950) investit le musée hospitalier de Lessines en cousin germain des rebelles régionaux (Magritte, Scutenaire, Vaneigem). Il s’y comporte en Thierry-la-Fronde contre l’indifférence.

L’homme est un boulimique de la créativité : « il est éditeur, auteur, poète, homme d’affaires, artiste, curateur » écrit Jill Gasparina. Par ailleurs, il pratique de multiples disciplines : peinture figurative et abstraite, dessin, collage, chiffonnage, assemblages, photo, installation, vidéo, écriture… De ce fait, il n’a pas craint d’envahir et parfois même de saturer les locaux muséaux, accumulant les œuvres au risque de lasser mais aussi afin de conjurer l’impression morbide ressentie lors de sa première visite en ces lieux jadis voués à la souffrance et à la mort. Il a pensé qu’un aspect pédagogique était propre à rendre plus accessible le parcours parmi les 200 éléments disséminés : il a signalé ses interventions au moyen d’un cordage et de cartels verts.

Intégrations provisoires

Ouvrir un musée non consacré à la conservation d’œuvres d’art à des créations artistiques contemporaines est devenu pratique courante. À Lessines en particulier avec Bornain, Orlan, Robjee… C’est une façon de relier le passé au présent car les visiteurs sont forcément vivants, car la vie antérieure débouche sur l’existence d’aujourd’hui. Certaines pièces, créées ailleurs ou réalisées sur place, constituent des analogies significatives.

Ce type d’exposition amène le visiteur à changer de rôle ; au lieu de passif qui se contente de regarder, il se transforme en enquêteur confronté à des interrogations. Cela suscite une réflexion au sujet du vrai et du faux, de l’authentique et du copié, du réel et du fictif tant il peut y avoir une étrange similitude entre des objets anciens du patrimoine et des nouveautés provisoirement importées. Quelquefois ce sont d’ailleurs lesdits objets qui sont détournés par un artiste. Quelquefois – c’est le cas ici – les pièces de la collection muséale se voient, suite à quelque manipulation, dotées d’une signification insolite. Pourquoi, par exemple, telle statue de la Vierge Marie, à l’inverse de toute tradition, tourne-t-elle pratiquement le dos à ceux qui la contemplent ?

L’histoire de l’art est familière de cette espèce de continuité historique qui connecte, hier et aujourd’hui, signale des évolutions. Les contrastes, alors, misent à plein sur l’étonnement, l’interpellation, la provocation. Ils sont là pour susciter une curiosité qui dépasse le simple désir d’une explication objective d’historien, d’archéologue, d’ethnologue…

Le titre donné par Berréby à son expo est parodie de celui d’un livre célèbre de la philosophe Simone Weil, « La pesanteur et la grâce », réflexion mystique sur la vie. Il semble indiquer par « L’apesanteur et la disgrâce » que, dans le contexte hospitalier de l’institution lessinnoise, en tant qu’artiste intervenant, il prend de la distance vis-à-vis des vestiges chargés des malheurs des patients de jadis, d’une part, au moyen de l’humour, de l’impertinence, de la méfiance et, d’autre part, en refusant le parti prix esthétique du beau autant qu’en niant toute hypothèse d’une éventuelle grâce divine capable du soulagement des affligés.

Ajouts et métamorphoses

Un des premiers procédés usités par Berréby est l’ajout. Spectaculaires sont les gravures anciennes, dont celles de Vésale (Bruxelles, 1514 ; Zakynthos,1564), qu’il a dotées de coloris fluo à la pop. Les planches anatomiques y prennent une dimension radieuse, au-delà de toute référence médicale. Elles deviennent des moments de vie intense faisant de la médecine non plus un inévitable compagnonnage vers la mort mais un allègement espérable des maladies et des blessures.

Dans des chambres de moniales, sous la literie, sont couchés des mannequins très actuels. On verra dans l’une de ces figurines au ventre bombé le signe de l’accouchement proche ; dans l’autre la représentation de l’épilogue de l’existence juste avant la fermeture d’un sac mortuaire. Dans la salle des malades, sur ces fameuses ‘couvertures de survie’ rendues familières via les informations télévisées, voici des confrontations de crânes, familiers eux des ‘danses macabres’ du moyen âge et des natures mortes traditionnelles, ici nantis d’attributs technologiques récents ou mis en relation avec des éléments contradictoires, proches, eux, du surréalisme.

Détournements et oppositions

Le très fameux fer à repasser clouté de Man Ray se voit adjoindre un jumeau doté d’un regard sans aucun doute critique. Une statue en plâtre, cassée, devient celle de saint Denis décapité. Des instruments chirurgicaux en acier, organisés de manière spatiale, sont élevés au rang de compositions abstraites géométriques. Quelques accessoires médicaux se trouvent une utilité sarcastique rien que par leur intitulé ; certains mutent selon leur apparence : c’est le cas d’un échantillonnage de fausses dents volontiers transformable en éventail. La reconstitution d’un accident aux aspects assez narratifs au cœur de l’infirmerie est à considérer comme une déviance du rôle conservateur d’un musée.

Une radiographie est œuvre d’art, une prothèse, à la sortie, devient une thèse. L’iconographie religieuse sera par moments détournée de son rôle originel. Ainsi ces ‘Icônes suintantes’ dont le titre est en soi une manière claire de tisser des liens de signifiés avec la symbolique liée à la tradition des icônes et d’y greffer toute la portée de foi chrétienne qui s’y rattache, notamment en matière de miracles, et ce dans ce contexte de traumatismes, troubles, dérèglements, handicaps.

Les oppositions ne manquent pas ne serait-ce que par la charge historique et sociale qui se perçoit des bâtiments et de leur collections. Face à l’hiératique apparence des portraits des sœurs fondatrices, une malicieuse mini-sculpture à tête de poupée gamine déploie ses tresses fantaisistes. En contraste radical, des photos de mannequins sensuels accompagnés du commentaire coutumier de bien des musées : Défense de toucher. Ou des éléments d’herbier dont les formes s’apparentent aux organes sexuels.

Associations et intégrations

Les mots se livrent aussi à des associations sémantiques en liaison avec les contenus muséaux. Un collage, qui aurait presque pu être un haïku, associe (senti)mental et corporel : CŒURS BRISÉS / ÂMES PERDUES ET / JAMBES COUPÉES. Berréby ne dédaigne pas de mettre en rapport des textes issus du fonctionnement de la communauté et de son activité clinique.

Cet aphorisme s’avère particulièrement impertinent si on l’applique à Jésus : Combien il a fallu être triste pour ressusciter. Cet autre dont le sens premier s’accorde avec les fonctions de l’hôpital, Ne pas nourrir les ombres, est confronté à son clone rageusement barré. Un collage sorti de la titraille d’un quotidien donne la mesure de certaines informations ou analyses ahurissantes : La fréquence accrue des leucémies infantiles près des sites nucléaires reste inexpliquée.

Plus loin, chacun est invité à puiser dans un bocal des syntagmes extraits des poèmes publiés par le plasticien et en constituer de nouveaux en les assemblant à son gré ainsi que cela se pratique dans des ateliers d’écriture. Un photo-montage, à l’érotisme torride, est raccordé à des notions d’architecture qui inscrit le corps dans les notions d’habitat, de colonnes et de profondeur en métaphores sexuelles.

Comme l’avait fait naguère Sophie Calle, Gérard Berréby a agencé le portrait du décès de sa mère. Cette fragmentation, articulée sur un mur de chambre, rappelle avec une sobriété non dépourvue d’émotion que la mort hante ces locaux depuis toujours. Des collages réalisés à partir d’archives judiciaires prolongent cette thématique du vivant confronté à l’éphémère de sa condition.

Réalité et quotidienneté

Ce n’est pas sans causticité qu’un globe terrestre se retrouve, au beau milieu de la chapelle, enserré dans l’instrument de mesure baptisé calibre vernier : notre planète est minuscule tandis que ce qui en détermine la grosseur est gigantesque. Une façon de montrer combien notre globe n’est pas grand-chose face à l’immensité de ce qui l’entoure astrophysiquement parlant autant que de ce qui l’endoctrine religieusement et politiquement. Une façon encore de simuler les dimensions non estimables du temps, ce qui constituerait la possibilité de synthétiser une des acceptions de cette foisonnante exposition dans laquelle se retrouvent également la guerre, la violence, la foi, la spiritualité, le temps… ainsi que pas mal d’allusions à l’histoire de l’art, depuis la Victoire de Samothrace jusqu’à René Magritte en passant par Arcimboldo.

S’il est ici une fin, elle ne sera pas dernière puisque nous sortons bien en vie pour profiter d’une terrasse hospitalière en son sens non médical ou d’une visite au jardin des plantes médicinales qui évoque combien la nature est bienveillante lorsque les humains l’utilisent à des fins pacifiques, humanitaires plutôt que compétitives, cupides, bellicistes.

Michel Voiturier

« L’apesanteur et la disgrâce » à l’Hôpital Notre-Dame à la Rose, place Alix de Rosoit à Lessines, jusqu’au 30 septembre 2018. Infos : +32 (0)68 33 24 03 ou https://www.notredamealarose.be/
Catalogue : Raphaël Debruyn, Jill Gasparina, François Delvoye, Valérie Glansdorff, « L’apesanteur et la disgrâce », Lessines, Hôpital N-Dame à la Rose, 304 p. (20 €)

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