La fantasmagie de Françoise Pétrovitch

©Françoise Pétrovitch, Masque aux cheveux rouges, Litho 2007

Entrer dans le domaine de Françoise Pétrovitch, c’est se préparer à explorer un monde proche du nôtre comme le sont les contes, les légendes et les fantasmes qui nous hantent parce qu’incarnés dans les faits divers surgis de l’air du temps.

Dès l’abord de l’exposition du Centre de la Gravure, le climat est suggéré. Une figure blanche, manifestement un masque tenu par deux mains presque immaculées aux ongles écarlates, plante dans le regard du visiteur deux yeux rouges. Mais ce faciès de carton, en réalité, ne dissimule nullement un visage mais une chevelure vermillon.

Cette lithographie est donc un leurre : un personnage aperçu de dos, censé se dissimuler par rapport à ceux qui l’observent , vient juste de lever son masque au profit de ceux, invisibles pour nous, qui se trouvent face à lui, sous un ciel noir et gris tourmenté. Et c’est pour nous, à notre tour invisibles pour lui, qu’il fait mine d’occulter un crâne anonyme, lui-même enfoui dans son épaisse chevelure.

Au-delà de l’apparent

L’essentiel de la démarche de Françoise Pétrovitch se trouve ici synthétisé. L’artiste travaille sur le semblant, le faux semblant, l’aspect ostensible qui déguise la vérité profonde. La tromperie des apparences semble bien fasciner l’art qu’elle pratique. Ses sujets prennent souvent corps dans d’anciennes légendes, dans des fictions entassées dans notre inconscient collectif. Ces histoires, on le sait depuis les (psych)analyses des contes de fée par Bruno Bettelheim, comportent nombre de significations symboliques.

La présence récurrente du rouge confirme la non-innocence des gravures présentées. Cette coloration se décode depuis toujours comme un truchement de la violence, du sang c’est-à-dire autant de la vie que de la mort. Hors ces indices premiers, la présence de certaines créatures telles que le loup, figure coutumière des récits populaires, protagoniste familier des écrits et des films d’horreur, est une nourriture traditionnelle de multiples peurs viscérales.

Mais Françoise Pétrovitch est une créatrice d’aujourd’hui. Si sa transcription réaliste, si son trait identificateur de l’être ou de la chose dessinés ou peints n’est pas étranger à notre perception habituelle, elle nous touche également parce que l’atmosphère qui les entoure s’imprègne indirectement des aliments narratifs qui sont nôtres maintenant : faits divers montés en épingle par les médias audiovisuels, repris et multipliés par la pléthore de fictions dites policières. La parole démocratique s’y adjoint, elle qui, désormais, ose clairement dénoncer pédophilie, abus sexuels familiaux ou professionnels, viols en expansion, homophobie activiste…

Un parcours doublement sinueux

La scénographie s’organise d’une double façon. Elle incite à une visite labyrinthique par la disposition de la série des espaces refermés sur eux-mêmes qui, eux, permettent des stations intimistes où s’isoler pour méditer sur un thème particulier. Cette conception duale de l’espace amène à ressentir que le monde ‘fantasmagique’ de Françoise Pétrovitch n’est pas rassurant car il porte en lui des inquiétudes nombreuses et suscite un questionnement dont les réponses sont laissées à chacun selon la réflexion qu’il induit à force de regarder et comparer des œuvres.

La disparité qui se perçoit entre apparences et réalités est forte. Elle surgit parfois d’un élément graphique devenant métaphorique ou métonymique. Ainsi cette silhouette féminine rouge, unijambiste tenant un trait rouge entre ses mains comme le fil d’une vie cassée. Ou cette autre où un même trait à l’allure de lien laineux suggère soudain une canne ou un bâton de marche. À moins qu’il ne s’agisse du fil reliant une marionnette à son manipulateur ou une corde reliant un pendu à son décès, voire un câble retenant un acrobate depuis le sommet d’un chapiteau. Dans la série des « Sommeils », en noir et blanc, des gouttes, larmes ou coulées sanglantes, descendues du plafond, forment une concentration de stalactites, visualisation de cauchemar angoissant dont une part serait devenue tête ou pied de lit.

Un arrière-plan pathologique

Parmi les « Étendu », ce qui paraît corps alangui, couché dans un abandon de sommeil, un relâchement physique de méditation, évoque plutôt l’idée d’une vulnérabilité, voire d’une mort, d’un coma après quelque agression dans la mesure où, perchée en arrière-plan, une corneille rappelle qu’elle est charognarde. Un dessin d’une paire de jambes étalées produit une ombre sombre qui s’interpréterait aisément flaque sanguinolente.

Souvent, une présence laisse supposer une absence, autrement dit, laisse percevoir que, hors champ une autre créature observe, guette, s’approche ou s’éloigne, sans qu’on parvienne préciser son identité. Il arrive qu’un élément anatomique ait disparu : un garçonnet arbore un cou sans tête. Ou bien c’est un compagnon de jeu volatilisé, comme sur cette balançoire où ne reste assise qu’une seule gamine. Davantage intrigante est cette personne dont le visage disparaît manifestement derrière un journal grand ouvert qu’elle tient à deux mains, sauf qu’il n’y a pas non plus de journal !

Par contre, il échoit que ce soit l’invisible qui se révèle, incongru, chez cet enfant dont le squelette est exhibé sous ses vêtements. D’ailleurs, même si c’est un déguisement, le résultat est identique.

Une recherche obsessionnelle

Pétrovitch aime travailler par séries. Ce qui accentue leur contenu obsessionnel. Il est plusieurs fois question de « Sentinelle », autrement dit de quelqu’un qui veille, surveille, épie, donne l’alerte au besoin. Il n’est utile que s’il y a un ennemi, une menace alentour. C’est donc la croyance en un péril camouflé, par conséquent imprévisible, qui engendre la nécessité d’une opposition, fût-elle complètement chimérique.

Spécialement, les « Oublis» sont particuliers car s’ils expriment une tension entre apparition et disparition, c’est grâce à une impression recto-verso qui laisse ce qui est au dos de l’image seulement transparaître. Et, vu qu’il s’agit d’abord de dessiner des mains, l’interprétation s’impose qu’il s’agit d’évoquer une manipulation de prestidigitateur. En d’autres termes, d’un artiste chargé – comme notre sérigraphiste – de convaincre un public que son travail consiste à rendre crédibles des illusions.

Parmi ses estampes, le ventriloque est singulier. Il manipule une marionnette. Ce n’est pas lui qui parle ; lui est là pour faire accroire que c’est le pantin qui bavarde. À nouveau, ici, le perceptible est mystification. Le véridique est ailleurs, probablement dans le discours, un discours inconnu.

Quoique, peut-être transparaît-il grâce à certaines indications disséminées à travers l’expo. Comme plusieurs titres imprimés sur ce qui ressemble à des couvertures de livres. Voire le titre d’une des cellules à vocation méditative qui s’intitule « Elles ne disent jamais quand », allusion ambiguë au stéréotype machiste qui prétend que lorsqu’une femme dit non à des avances sexuelles cela veut signifie oui. Le ‘oui-non’ étant dès lors remplacé par un ‘où’ qui présupposerait un consentement tacite accompagné d’une dérobade permanente.

Des créatures 3D

Le travail sculpté des céramiques est essentiellement rassemblé au musée voisin Keramis. Autant les gravures de Pétrovitch sont débarrassées de détails superflus, composées de traits nets sans fioritures, laissant à la surface du papier beaucoup de matière brute, autant les pièces cuites au four portent les traces des gestes qui les ont façonnées sans pour autant revenir vers un réalisme méticuleux mal adapté à cet univers qui mêle fantasme et fantastique lié aux récits ancestraux colportés.

Leur thématique demeure celle des préoccupations de Pétrovitch. L’apparence et le véritable s’incarnent dans « Le Ventriloque » qu’on retrouve, cette fois portrait en trois dimensions de celui qui donne sa parole à quelqu’un faisant mine de parler en son nom avec une langue différente de la sienne, un travestissement par excellence puisque, en théorie, il permet de tout dire sans en assumer réellement les conséquences.

Autre déguisement, celui de « Peau d’Âne», celle qui, dans le conte de Perrault, est contrainte de se déguiser pour éviter l’inceste. Là encore, se décèle la préoccupation au sujet du vrai-faux. Quant aux sentinelles déjà évoquées, ici sous l’aspect de lapin de dessin animé, elles restent ces présences dont on imagine la fuite sitôt donnée l’information qu’on attend d’elles pour un branle-bas général.

Le Keramis profite de son espace muséal pour rendre hommage à Gisèle Buthod-Garçon à travers une rétrospective de sa production : «/La terre simplement». Il est quelques pièces spectaculaires comme «Pourquoi elles ?», assemblage de briques creusées furieusement et contenant chacune, dans ce creux aux réminiscences de calcination ou d’éruption volcanique ou de chair vaginale mutilée, une minuscule et fragile poupée immaculée.

L’intérêt principal du travail de cette céramiste est une exploration étendue de techniques très différentes et d’origines culturelles diverses. L’évolution formelle de l’artiste passe d’éléments minéraux à des évocations organiques, de rappel de substances brutes ou d’architectures décantées, de formes closes à des masses fêlées ou béantes.

Michel Voiturier

« À vif », au Centre de la Gravure et de l’Image imprimée, 10 rue des Amours à La Louvière jusqu’au 16 septembre 2018. Infos : +32 (0)64 27 87 27 ou www.centredelagravure.be
« À feu » et « La terre simplement » , au Centre de la Céramique Keramis, 1 place des Fours Bouteille à La Louvière jusqu’au 16 septembre 2018. Infos : +32 (0)64 23 60 70 ou www.keramis.be

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