ADEL ABDESSEMED. LE PARTI PRIS DES NON-CHOSES, DU VIVANT

vue de l'installation d'Adel Abdessemed au Mac's ©FluxNews

Alors que le MAC’s au Grand Hornu et le MAC de Lyon consacrent deux expositions à Adel Abdessemed, la première intitulée Otchi Tchiornie (« Les yeux noirs », chanson des chœurs de l’Armée Rouge), la seconde L’antidote (nom d’un bar lyonnais que l’artiste fréquentait lorsqu’il était étudiant), alors qu’un catalogue édité par les Éditions du Fonds Mercator accompagne ces deux expositions, que la galerie Dvir à Bruxelles présente ses œuvres, Hélène Cixous, sa complice de toujours, livre un essai visionnaire qui traverse l’œuvre d’Abdessemed sous le prisme de l’animalité, des oubliés, des sacrifiés.

 

Depuis des années, les créations d’Abdessemed accompagnent les livres d’Hélène Cixous (ses dessins, ses captures d’images vidéo traversent Ayaï ! Le cri de la littérature, Corollaires d’un vœu, Insurrection de la poussière, Correspondance avec le Mur). Dans Insurrections de la poussière (Galilée, 2014), son premier essai consacré à Adel Abdessemed, Cixous dévoile un artiste-« poète des fugitifs », qui fait revenir les images enterrées tandis que la deuxième partie du livre présente la correspondance entre deux créateurs pour qui l’art se confond avec la voyance, dans une proximité viscérale entre création et « criation » pour reprendre le terme forgé par H.C. Les Sans Arche d’Adel Abdessemed offre une arche à celui qui bâtit une œuvre au plus près des convulsions du siècle. Une arche au « criateur » qui intervient là où la vie est percutée par la cruauté, par la mort, la blessure. L’arme d’Hélène Cixous a pour nom le stylo, la plume afin de faire danser le monde, de faire revenir les disparus. Une des armes d’Adel Abdessemed, c’est le bâton de charbon, petit bâton de pèlerin qui riposte aux assassinats de masse, à la tragédie des migrants, aux martyrs des animaux, à leurs meurtres en série. Une même énergie bouillonnante, vitale relie Abdessemed et Cixous. L’un et l’autre se tiennent auprès de leurs frères, — les bêtes rendues esclaves, assujetties à leurs maîtres humains, les opprimés, les créatures pourchassées. On verra dans les controverses qu’ont suscitées de nombreuses œuvres d’Adel Abdesemed (les vidéos Don’t trust me, Lise, la sculpture Coup de tête représentant le coup de boule de Zidane…) un symptôme de déni, un mécanisme de protection, une condamnation de celui qui ose soulever le voile, qui a l’audace de nous montrer ce qu’on travaille à refouler : nos complicités au niveau de la maltraitance de l’humain, de l’animal, du non humain, nos responsabilités dans nos façons de vivre avec ce que nous reléguons dans l’altérité, dans le dehors du monde (balayeurs, migrants, animaux décimés, promis à l’abattoir…).

 

Les images d’Abdessemed transcendent le statut d’image et s’élèvent au rang d’« images actions » (Hélène Cixous) qui surgissent au carrefour de l’inconscient de l’artiste et des profondeurs d’un inconscient collectif, des tragédies de l’Histoire. Avec sa baguette de sourcier — le bâton de charbon —, au travers de dessins, d’installations, de sculptures, de vidéos, il se confronte aux points de séisme de l’époque, débusquant ce qu’elle sacrifie, met à l’écart, voue à la non-vie. Hélène Cixous déroule le fil d’Ariane qui traverse l’œuvre d’Abdessemed : l’alliance qu’il a nouée avec les vaincus, avec le règne animal. Francis Ponge a porté la poésie, la lettre au point où elle prend le parti pris des choses, de l’inanimé, de ce qui est privé de souffle, de voix. Avec Adel Abdessemed, l’art s’aventure dans le parti pris des animaux, dans un manifeste antispéciste quand bien même cet accueil des êtres à plumes, à écailles, à poils ne les sauve pas. Il enregistre les soubresauts, la détresse, le cri muet de la carpe qu’on assomme (vidéo La capacité qu’a la main), la prescience de la mort dans l’enfer des abattoirs (Don’t trust me) ; en poète, il sculpte le coup de boule de Zidane, l’agonie, le sacrifice d’Isaac, la barque de migrants remplacés par des sacs poubelles (Hope, 2011-2012).

 

Derrière les œuvres littéraires qui l’inspirent, derrière les mythes dont il s’empare et qu’il revisite en les réactualisant, Hélène Cixous repère l’agissement d’un Ur-mythe, d’un « mythe qui ne dit pas son nom », le mythe du/des déluge/s après le Déluge, les éclats de la Genèse après la Genèse. Adel Abdessemed vient après la séquence innocence et nudité de l’Éden/chute et culpabilité ; il vient après le Déluge orchestré par un dieu qui, insatisfait de sa création, la plonge dans le néant, dans l’ouragan aquatique afin de la recommencer sur de nouvelles bases. « C’est cette fable ancienne et douloureuse qui hante tous les temps et la géographie du monde Abdessemed. Que l’on rassemble les images éparpillées par Adel dans sa hâte fiévreuse de se porter tout armé d’un point blessé du monde à un autre incendie, et l’on verra se dessiner une version semi-naufragée du Déluge sans dieu.

Que nous communique le reporter ? Les mauvaises nouvelles de ce siècle ».

 

Dans sa revisitation de la crucifixion (Décor, 2011-2012, inspiré par le retable d’Issenheim), il n’y a plus l’unicité d’un sauveur, d’un élu qui rachète tous les hommes mais un quatuor de cadavres sans croix, dont les corps hérissés de fils de fer barbelé pendent, un quatuor de sacrifiés illustrant la mort industrielle, le meurtre en série, sans plus de salut à la clé. La douleur d’un seul ne rachète plus les souffrances de tous les autres. Le sacrifice s’est enrayé, bute sur le vide ; le mécanisme de la rédemption a cessé de fonctionner. Le sacrifice inutile des quatre pendus renvoie au sacrifice de la carpe, à celui d’Adel/Isaac sous la menace de son père/Abraham. Est-ce la paronymie Abel/Adel qui l’anime, qui le pousse à recueillir les voix des sans-voix ? Tout comme Caïn a fait périr son frère Abel, Adel est-il pris sous le joug d’un ordre, de normes, d’un pouvoir symbolique caïnisé ?

 

Soulignons que le livre d’H.C. est dédié l’âne, à « l’âne d’Abrahâne , l’animal le plus méprisé, le plus maltraité de l’« animalgérie » natale de Cixous et d’Abdessemed, une Algérie que tous deux ont fuie. « Adel est né comme moi d’un pays d’où la pitié pour l’âne avait été bannie ». Hors de toute inflexion morale, de tout tribunal, de tout culte de la victime, tous deux sont des animalophores, donnant abri au règne animal égorgé, aux humains persécutés.

 

Face aux attaques dont certaines de ses œuvres font l’objet, face au cours du monde, Adel Abdessemed clame son innocence alors même qu’une telle proclamation ne peut être que suspecte dans une époque où l’ingénuité, la candeur de Parsifal sont frappées d’impossible. Celui qui montre ce dont nos sociétés se détournent, celui qui exhibe l’opéra du crime, les cruautés infligées aux animaux dans les abattoirs, les combats de coqs, de chiens à Mexico, celui qui dévoile le sang, la mort tapie dans nos assiettes est soumis à l’opprobre, à la vindicte. Face aux scènes de cruauté, de carnage, le messager de nos lâchetés, de nos aveuglements demeure impuissant. L’art convoque les presque morts, les toujours déjà morts sans les relever, sans les rédimer. À l’innocence dont Adel se réclame, Hélène Cixous oppose sa condamnation préjudicielle : depuis sa naissance, elle se sait du côté de ceux que l’on condamne, de ceux qu’on accuse, portant en elle le sceau d’une culpabilité liée à son appartenance à un peuple que l’« innocence n’empêche pas d’être coupable ». Notre condition actuelle fait de nous tous des coupables. Nous sommes coupables de n’arrêter ni les génocides, ni les animalocides, les écocides. Si quand elle écrit, Hélène Cixous écrit pour le chien Fips de son enfance, le chien martyr, le chien juif massacré dans le jardin d’Alger, si son verbe se métamorphose en cri, en râles d’agonie, elle crée à fleur de lucidité : si l’art fait arrêt à la mort, ne s’y résout pas, s’il est lutte contre l’oubli, il ne relève pas Fips d’entre les morts, ne triomphe pas du néant.

 

Son travail d’artiste, Adel Abdessemed le place instinctivement sous le signe du chiffonnier de l’Histoire si cher à Walter Benjamin. Il est celui qui déblaie les poubelles de l’Histoire, qui réclame justice pour ceux et celles qu’on a plongés dans la cendre. Sa mission est de dessiner, de sculpter, de porter au visible ceux qu’Hélène Cixous appelle les sans arche, à savoir les sans-défense, les sans-voix, les persécutés, les damnés de la terre, les déracinés, ceux qu’on relègue dans l’inhumain. Dans un siècle en proie à des déluges quotidiens, mordu par la pulsion de mort, l’Arche de Noé, le petit « zoo flottant » n’a plus droit de cité. En lieu et place de l’embarcation absente de Noé, Abdessemed offre une œuvre-arche qui garde sous son aile les tribus animales, les opprimés.

C’est en renversant les clichés, les images mentales, la grammaire du pensable (cheval sur son dos, inversion de l’allaitement, le porcelet tétant les seins d’une jeune femme…) qu’il bouscule le socle de nos préjugés, de nos réflexes anthropocentrés. Si la louve peut allaiter Rémus et Romulus, si l’animal peut pallier l’absence de la mère auprès de nourrissons humains, l’inversion des places provoque le scandale. Les barrières spécistes se durcissent. La transmission lactée de la nourrice humaine au cochonnet, la vision d’une jeune femme aux longues boucles blondes donnant le sein à un bébé cochon (vidéo Lise de 2011) soulève l’indignation. Alors que les magnifiques portraits d’animaux, des chats d’Hélène Cixous par Abdessemed attestent une connexion entre les animaux actuels et leurs ancêtres, au fil d’une « permanence dans l’impermanence », alors que, sous le trait puissant de ses dessins, les pigeons, les chats sont reliés à leurs origines, il a capté une mutation décisive en forgeant le pigeon bardé de bâtons de dynamite (le dessin au charbon et la sculpture Bristow).

Là où, envoyés du fonds des âges, les volatiles étaient porteurs de la lettre, véhiculant les messages du passé vers l’avenir, l’homme a mobilisé l’animal afin qu’il serve ses guerres. La colombe de la paix est devenue la messagère de la destruction, l’ange de la mort qui, caparaçonné de ses explosifs, se tient face à la ville, prêt à la désintégrer. Adel Abdessemed a capté cette mutation, ce point de rupture historique : l’enrôlement de la colombe de la paix dans une mission kamikaze, son dressage au service, non de la Terre promise, mais de la Mort promise.

La puissance mythologique des images de l’artiste s’ancre dans leur convocation du refoulé, du déchet, de ce qui a été dissimulé derrière le voile. Au travers de son installation monumentale Shams — une immense œuvre-frise, un bas-relief en argile où des travailleurs esclaves encadrés par des hommes armés, des damnés de la terre portent des fardeaux —, au travers de la sculpture en marbre Is beautiful, au travers de la galerie de dessins au fusain Soldaten, des sculptures Otchi Tchernie représentant les chanteurs des chœurs de l’Armée Rouge qui ont péri dans un accident d’avion fin 2016, l’artiste interpelle nos consciences assoupies, creuse les remous, les soubresauts du monde contemporain, défiant les interdits, élevant son œuvre au rang d’antidote à ce qui nous empoisonne. À la galerie Dvir, son exposition intitulée Le Chagrin des Belges, en référence au livre d’Hugo Claus, sonde le passé colonial au travers de 84 mains de Congolais qui furent sectionnées. Par son travail de réappropriation de l’image au travers d’un grande palette de matériaux (papier, marbre, argile, acier, cuivre…) et son questionnement d’une violence omniprésente, il bouscule les cristallisations de notre imaginaire collectif.

 

« Pour faire remonter ce qui a été caché, oublié, écarté, négligé, rejeté,

Il faut scruter longuement la surface maquillée du monde,

Jusqu’à ce que le marc de café parle.

Adel est né destiné à lire le marc

Faire parler     le sable

la poussière

les cendres

 

Rendre la parole aux morts

Ranimer les images rongées par le sel du Temps », Hélène Cixous, p. 103.

 

Véronique Bergen

 

Hélène Cixous, Les Sans Arche d’Adel Abdessemed et autres coups de balai, Gallimard, coll. « Arts et artistes », 128 p., 16,80 euros.

Exposition Adel Abdessemed, Otchi Tchiornie, MAC’s Grand Hornu, du 4 mars au 3 juin 2018.

Exposition Adel Abdessemed, L’antidote, MAC Lyon, du 9 mars au 8 juillet 2018.

Catalogue des deux expositions, Adel Abdessemed, textes de Paul Ardenne, Kamel Daoud, Michele Robecchi, Octavio Zaya, introduction de Thierry Raspail, Éd. Fonds Mercator.

Exposition Adel Abdessemed, La Chagrin des Belges, à la galerie Dvir, Bruxelles, du 2 mars au 14 avril 2018.

 

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