L’onirique au quotidien de Florence Doléac

Tout semble ici familier. Et pourtant rien n’est ici comme ailleurs. Car, comme dans le cas des bijoux contestataires de Didier Marchal, les créations de Doléac allient fantaisie, esprit critique, imaginaire et fonctionnalité.

L’objet ne se contente pas d’avoir l’apparence de son utilité. Il demeure certes fonctionnel mais le voici soudainement investi d’un pouvoir qui n’a rien à voir avec l’efficacité pratique d’un univers familier, voire domestique. Son usage normal ne l’empêche nullement d’étonner par certains détails, par certains matériaux employés, par des déformations frisant l’hybridité.

Prenons un miroir. Pour satisfaire le côté Narcisse qui est installé en chacun de nous, il suffit d’habitude amplement. Cependant, à nous avancer vers lui, nous nous retrouvons soudain coiffé par un sorte de feuille de palmier en matière synthétique. L’image reflétée s’intègre à celle, imaginaire, d’un décor de villégiature équatoriale.

Prenons une banale chaise en bois verni comme il s’en trouve sans doute des centaines d’exemplaires dans des immeubles ordinaires. Si nous nous asseyons, nous pourrons nous interroger sur le fait que le dossier se prolonge en une sorte de traîne en feutre, parcourue de ramifications comme si le siège était marié avec le sol et le lieu.

« La chambre des rêves » affiche plus clairement encore sa réalité chimérique. Approchons-nous de ses murs de tissus frémissant à la brise d’un ventilateur ; ils sont imprégnés de multiples illustrations réalistes et à la fois féériques puisqu’il s’agit de personnages et de situations propices à des narrations fictionnelles. Un lit à couverture tricotée en carrés de couleurs pastel est prêt à accueillir qui aurait l’intention de s’installer pour s’inventer des histoires nouvelles entre des palmiers-piliers en osier de Jean-Marc Blanchard. Le tout évoquant un livre pour enfants de Maurice Sendak : « Max et les Maximonstres».

Dans la même lignée, voici un « Tapis Monster » qui s’avère comiquement effrayant. Des plumeaux ordinaires se voient, eux, métamorphosés en instruments pour pom-pom girls. Une suspension ne diffuse plus directement sa lumière ; elle la filtre à travers la chevelure d’une perruque. Pour un autre luminaire, voici que la lumière s’échappe d’une calebasse suspendue ou posée sur un socle dédié aux étoiles. Ce qui suggère des liens avec l’univers tant spatial que territorial.

Quelques sièges mous, emplis de billes en polystyrène, rappellent de fameux fauteuils « Sacco Zanota » inventés par des designers italiens en 1968. Mais, espièglerie ironique !, ils ont l’aspect de sacs poubelles municipaux devenus soudainement hauts de gamme. Nous en retrouverons d’autres à l’étage du musée dit ‘du Belvédère’. Là, ils sont dispersés dans l’espace, prêts à accueillir les visiteurs et à les conserver (n’est-ce pas un des rôles d’un musée ?) durant un temps certain : nous y sommes si confortablement installés qu’il est très difficile de les quitter. D’autres encore sont éparpillés dans une pièce sur un immense tapis vert ; ils ont l’aspect de boules de billard dit américain qui auraient été volontairement dégonflées, ce qui rend évidemment cette installation baptisée « Salooon vert » [sic] absurdement drôle.

Des flaques artificielles, disposées comme un chemin de pierres dans un jardin, hérissées de petites aspérités sphériques, permettent, lorsque nous les parcourons, de faire jouer les muscles de la plante du pied en tant, par exemple, que facteur de rééducation d’un patient hospitalisé. Une sorte de hotte de cuisine, dénommée « Les Alizés », nous offre, après pression sur une pédale, un nuage de vapeur et un souffle d’air en guise de sèche-cheveux.

Une réalisation se nomme avec pertinence « Adada ». Tout le monde aura reconnu le début de cette espèce de comptine que rythmaient au cours de notre enfance pères ou grands-pères en nous faisant sauter sur leurs genoux. Sur ce boudin bleu, le musée nous invite d‘ailleurs à y tester sans fausse pudeur une chevauchée cavalcadante immobile. Tout comme il nous incite, au cœur d’une salle intimiste, à nous coucher sur un des « Floating Minds » cylindriques et à trouver la position idéale pour se laisser glisser vers une détente intégrale.

Au carrefour du réel et de l’imaginaire

Mais il y a aussi de l’étrangeté, souvent teintée d’ironie. 31 pinces à linge placées en rond sur un mur forment un « Trou de mémoire » en accueillant photos, cartes postales ou tout autre élément lié à un moment dont on désire se rappeler. Une rose, celle qui fut baptisée ’Louis de Funès’, devient porteuse de symboles funéraires. Une corde à linge découpée aligne quelques fragments noués de façon à être considérés comme des « points de suspension ». Plus loin, c’est un caisson bleu destiné à atténuer les bruits émis par un ronfleur chronique ou à protéger les oreilles de son compagnon ou de sa compagne nocturne. Et aussi ce tuyau lumineux souple, utilisé à la manière d’une suture entre une planche de bois et un boudin de plastique.

Pour des scientifiques, les diagrammes du type portions de camembert triangulaires sont des formes familières dans les medias. Ils deviennent, sous la volonté de Doléac, des espaces dorés apposés sur 13 miroirs ronds formant un ensemble évolutif qui suggère un temps qui passe, une lune évoluant en silhouette durant son cycle. Pour les gourmands, voici un ensemble en céramique émaillée destiné à recevoir légumes ou fruits. D’une blancheur éclatante, ces créations ont souvent comme caractéristique des anses en forme de nœuds qui les distinguent d’ustensiles ordinaires à usage semblable.

La façon dont procède Françoise Doléac est le plus fréquemment l’adjonction d’un détail qui transforme l’objet, lui donne un aspect différent de ce que nous attendons en fonction de nos habitudes et qui, du coup, suggère une utilisation décalée, transporte dans une réalité désynchronisée. Ce n’est pas le bouleversement radical d’Alice aux pays des Merveilles. Ce n’est en rien de l’illusion d’optique chère à Escher. Ce n’est pas l’insolite du rapprochement entre éléments du réel en apparence peu compatibles, une sorte d’illusion qui n’a pas besoin de se référer aux règles de la perspective comme cela se produit chez Magritte. Ce n’est pas non plus comme les ‘objets introuvables’ de Carelman qui sont, eux, inutilisables.

Ici, il s’agirait plutôt d’un glissement en quelque sorte sémantique. L’objet est bien là, tangible, opérationnel mais il aurait besoin qu’on le redéfinisse, ce qui, dans la plupart des cas, nécessiterait de longs commentaires. Mieux vaut dès lors s’en servir sans se poser de question tout en sachant qu’il prend une dimension d’usage autre que celle qu’il avait originellement. Un des objectifs étant d’établir « un rapport aux objets qui dépasse leur simple fonction ».

Michel Voiturier

« Minute Papillon » au FRAC Grand Large des Hauts de France, 503 avenue des Bancs de Flandres à Dunkerque jusqu’au 25 mars 2018. Infos : +33 (0)328 65 84 20 ou www.fracnpdc.fr

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