Ai Weiwei Le quotidien en abyme

 

L’activiste chinois Ai Weiwei investit les murs du Fotomuseum à Anvers jusqu’à la mi-février. Dans ses photos, nombreux selfies et vidéos, il est surtout question d’agents secrets, de migrants, d’urbanisation effrénée et du pouvoir du virtuel.

Fin octobre au Fotomuseum, Ai Weiwei est attendu à la visite de presse qui inaugure Mirror, première exposition qui lui est dédiée en Belgique. A peine là, agacé par l’assaut des photographes, il se fendra d’un simple ‘Pas de question intelligente? Je vous laisse donc découvrir l’exposition’ avant de capturer à son tour la foule via son smartphone et de s’échapper quelques minutes plus tard. Puis de revenir après un moment, pour une interview exclusive -et très cadrée- avec un journaliste de la chaîne néerlandophone Canvas. Attitude un peu paradoxale pour un artiste qui a fait des médias sociaux son premier mode d’expression et photographie, filme tout ce qui est à sa portée – lui y inclus -, pour en diffuser quotidiennement le produit sur Twitter ou Instagram. Et pour ce défenseur du droit universel à la liberté d’expression, qui s’exprimera peu face à la presse présente et qui choisit d’exposer à Anvers, parmi les moins tolérantes des villes belges.

D’un autre point de vue, celui d’un être épié, talonné sans répit par les autorités chinoises depuis 2011 et qui privilégie d’autres types d’échanges, cette entrée en matière se justifie. S’intègre même dans sa démarche, où le traquage dont il fait l’objet est devenu un matériau brut de son oeuvre, traité avec un sens de l’absurde et de la provocation qui lui est propre.

L’installation conçue pour le FOMU présente des milliers de photos et selfies autour de ses thèmes de prédilection: la surveillance secrète, les limites de la vie privée et le pouvoir individuel dans l’ère virtuelle, l’exil et la question migratoire européenne. Dans un cube, une vidéo critique l’urbanisation de Pékin dès le début du millénaire, entre tradition et modernisation à outrance.

Selfies et perspectives

L’exposition débute par l’iconique selfie ‘Illumination’ (2009) pris dans l’ascenseur de l’hôtel de Chengdu où Ai a été arrêté par la police au milieu de la nuit. Il était sur place pour témoigner au nom de l’activiste Tan Zuoren qui comme lui, avait tenté de découvrir la vérité sur le nombre de victimes du dévastateur séisme du Sichuan. Publiée sur les réseaux sociaux, la photo de son arrestation a été vue par des millions de personnes, soulignant l’absence de frontière de l’Internet.

Plus loin, le mur accueille sa tout aussi fameuse série de snapshots ‘Study of Perspective’, conçue de 1995 à son assignation à résidence en 2011. En avant-plan des clichés en provenance de différentes villes du monde, le majeur d’Ai Weiwei est tourné contre des monuments et symboles du pouvoir et de fierté nationale. Le premier du genre a été pris sur la place Tiananmen à Pékin, incarnation de la violente répression qui a suivi la manifestation étudiante de 1989.

Le traqueur traqué

Du flux de selfies et instantanés qu’il diffuse sur les réseaux sociaux, une grande partie illustre la surveillance dont il fait l’objet, les systèmes mis en place et les plans déjoués des agents secrets chinois dont le peu de discrétion et de créativité vire au ridicule. Avec ironie et poésie, Ai Weiwei donne à voir ce quotidien. Sa mise en surveillance, sans charge formelle mais dans le but de le censurer, l’a amené à inverser la donne.

Lorsqu’il détecte des caméras à l’extérieur de son studio, il installe des webcams à l’intérieur, documentant sa vie en continu, jour et nuit. L’artiste s’est également mis à repérer ses suiveurs. En témoignent ces clichés dans des restaurants: sur l’un, des membres de la police secrète sont planqués dans une voiture derrière des arbres, sur un autre un homme au t-shirt jaune et sa compagne ont vue panoramique sur la salle, ici cet agent scrute longuement le menu sans consommer. Souvent, les concernés se sentant démasqués quittent les lieux, un peu maladroitement. Ainsi ces deux hommes assis l’un en face de l’autre sur le balcon d’une librairie qui partent sans boire leur thé. Ou d’autres qui semblent tuer le temps sur leur téléphone… Réellement pris en filature ou sans cesse dans le doute, l’artiste alimente constamment son travail personnel à partir de ce ressenti.

 Migrations et identité

Le thème migratoire hante également l’oeuvre de Ai. Il a à peine quelques mois lorsque son père, le poète Ai Qing, est exilé aux confins de la Chine. Ai a évolué dans cette altérité, encore vécue lors de sa décennie passée aux Etats-Unis. Pour la Documenta de Kassel en 2007, il a conçu une ‘installation d’art vivante’ et envoyé 1001 résidents chinois (de différents profils et origines: fermiers, gardiens de prisons, artistes, étudiants…) en Allemagne, afin de souligner toute la difficulté pour les Chinois, plus encore ceux de classe défavorisée, d’obtenir un visa et de circuler hors des frontières. Il a photographié leurs expressions devant le consulat où ils espèraient retirer les documents concernés.

Aujourd’hui, l’artiste s’identifie au nombre croissant de migrants dans le monde et à la cause des réfugiés. Début 2015, il envoie deux de ses assistants dans le camp de réfugiés de Shariya en Irak, pour interviewer et prendre des portraits de ceux-ci. En juillet, Ai récupère son passeport et libre de mouvement, s’installe à Berlin. Il décide de se rendre sur l’île grecque de Lesvos avec son fils et sa compagne, pour réaliser un documentaire sur le flux de réfugiés et migrants en Europe. Puis durant un an, il visite 40 camps de 23 pays et prend plus de 17.000 photographies, pour rendre compte de l’ampleur d’un phénomène dont l’issue reste incertaine, voire fatale.

Catherine Callico

Ai Weiwei – Mirror, jusqu’au 18/02, FOMU, www.fotomuseum.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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