En art, appliquée, l’écologie, chez Datris

Pauline Bazignan, Toni Grand, Guiseppe Penone © DR Fondation Datris

Au-dedans comme au dehors, même interaction des lieux avec les sculptures. Leur variété et leur qualité incitent à se laisser porter par les formes, les matières. On passe d’une esthétique à une autre avec aisance, qu’il y ait continuité ou antagonisme, pour parcourir cette fois, les rapports entretenus par les artistes et la nature.

Comme chaque année, la fondation Villa Datris rassemble des œuvres de sculpteurs venus des quatre coins du monde. La manifestation se veut à la portée de tous. Non seulement les créations sont installées au point qu’on puisse quasi les toucher, mais en plus l’entrée est totalement libre en cette région où les touristes sont légion.

Destructions, saccages

Eva Ramfel attire l’attention sur les espèces oubliées ou en voie de disparition. Avec du zinc déployé et spiralé, elle invente un fossile métallique, lové sur lui-même comme s’il se mordait la queue, comme s’il tournait en rond dans sa propre existence. Elle a réalisé en outre un assemblage de ronces entourées de fil de coton à la blancheur d’un linceul ; leurs entrelacs rappellent l’inextricable des jungles mais aussi leur isolement par rapport au reste des éléments végétaux présents.

Daniel Dezeuze se sert d’instruments de cueillette, de chasse, de braconnage pour rappeler la prédation par les humains rarement préoccupés par les dégâts qu’ils provoquent et laissent derrière eux. Laure Prouvost imagine des vestiges du monde tel que nous l’avons modifié. Elle assemble des éléments technologiques à des branches, comme s’ils étaient utilisables en tant que prothèses d’une nature martyrisée. Tetsumi Kudo, qui connut Hiroshima, conçoit des ensembles où des mutations plus ou moins inexorables se développent.

La photo est là pour témoigner de la réalité. Celle perçue par Ricardo Brey atteste du massacre des arbres urbains de La Havane. Elle est associée à des objets ramassés en rues. Une manière de traiter par l’analogie le délaissement de ce qui fut utile. Berdague et Péjus ont dressé un arbre immaculé en matière synthétique. Il a pour modèle un dessin révélateur du mental, exécuté lors d’un test psychologique. Bérénice Szajner, dans la même coloration aseptisée, élabore une créature difficilement identifiable, innommable parce que encore inconnue ; elle pourrait être de celles qui remplaceraient celles que l’homme a mené jusqu’à leur disparition.
Le recyclage sert à Takadiwa pour élaborer des assemblages contestant une surconsommation dommageable pour l’environnement. Tubes dentifrices, aérosols devenus déchets passent avec dérision du côté de l’art.

Splendeurs, souvenirs

Pauline Bazingan va au cœur de la production végétale. Elle recrée des fruits laissant deviner, sans le montrer, l’intérieur qui les compose avec un réalisme davantage effleuré que traité avec mimétisme. Penone, dont on sait à quel point il a fait de l’arbre la matière essentielle de ses recherches, a frotté des feuilles sur un tissu placé sur un tronc imprimant de la sorte la trace de l’existence d’une forêt ou d’un bocage donné à voir comme un souvenir rapporté d’une flânerie.

Pour susciter un regard autre vers la matière, David Nash profite des failles qui se font jour dans des arbres sauvages en usant d’une scie à déligner. Il laisse le regard se porter à l’intérieur du bois, à en explorer le mystère habituellement caché. Par ailleurs, un trio massif est le résultat d’un travail de brûlage, offrant des blocs bruts comme ayant été rescapés d’un de ces incendies qui jalonnent les étés trop chauds. C’est alors, paradoxalement, que la morsure des flammes laisse place à une beauté particulière qui est celle de la mort.

Une noirceur rendue brillante par stratification de branches polyester formant un sinueux anneau constitue ce que donne à regarder Toni Grand pour qui la forme tient lieu de sens. La « Cathédrale de silence » composée par Anne Mangeot au moyen de branches de saule forme une construction comme en dentelles, comme en plomb de vitrail. Elle a l’élégance d’un gothique presque baroque. C’est un édifice transparent dont l’équilibre et la complexité d’assemblage engendrent un enchantement abordable.

Les «Larmes gelées» du duo Lehtinen-Cabezas interrompent leur chute au-dessus d’une surface réfléchissante qui, dans la pénombre du lieu, semble être le constat d’un phénomène observé simultanément aux antipodes, figement se moquant poétiquement des lois de la pesanteur. En comparaison, les «Fragments de pluie» de Medina suspendent en aluminium des formes drues, rigides, presque munitions destructrices pour déluge inopiné.
Marc Couturier a habillé la cage de l’ascenseur. Obnubilé par l’aucuba de nos jardins, accomplit la fusion de l’arbre et du ciel en une intemporelle confusion. Twellmann combine des bouts de bois jusqu’ à les assembler en globe planétaire.

Nils-Udo insère un losange de verdure au sein de la végétation, gazon qui s’essaie à la verticalité entre celle, naturelle, des roseaux. Sa consœur Guichard plante des herbes monumentales qui dressent une agressivité rouge alors que Perrot assaille un cactus artificiel sous une neige similaire. Odile de Frayssinet rappelle que nous passons à travers le temps dans la barque transparente de notre existence. Stéphane Guiran profite d’une allée du jardin pour éclore des fleurs minérales précieuses, émettant une odeur sonore.

Rêve, projection

Le réalisme d’Eva Jospin recrée des paysages forestiers d’artifices. Conçus avec du carton et de bois, ils passent de l’apparence proposée d’un réel connu à l’imaginaire de lieux tel qu’ils sont imaginables lors de l’audition de contes traditionnels. Ils sont plantés sur la frontière qui sépare l’enfance et l’âge adulte, la banalité quotidienne et le merveilleux liés à des fantasmes. Avec des bonsaïs dénudés échelonnés, Gilles Barbier étire un gratte-ciel de cabanes et de plates-formes primitives. La Fratrie (Karim et Luc Berdiche) préfère l’exubérance colorée d’une végétation qui envahit une architecture parachutée.

Installé entre tradition et prédiction, Missika part d’une cartographie nautique ancienne de Polynésie pour élaborer des espaces en tiges inoxydables agencées de manière complexe. Il y parsème pierres ou coquillages censés représenter des exoplanètes repérées par des agences spatiales et dont il suppute l’utopie d’un accueil pour humains en exil, chassés de leur planète à cause de la pollution.

Dans un cube de verre miroir sans tain Anne Pharel a inséré des clichés en rapport avec les quatre éléments fondamentaux. Éclairés par intermittence au moyen de leds, ils apparaissent puis disparaissent laissant alors notre propre image de regardeurs se refléter sur les parois. De quoi nous renvoyer la perception objective de notre omniprésence dans les phénomènes exterminateurs.
Récupérer des morceaux de polystyrène permet à Joussaume de se demander si l’objet polluant n’est pas devenu une sorte de clone de minéraux bruts transportés par la mer. Tandis que Julian Charrière incorpore des éléments fondus d’appareils informatiques dans de la lave artificielle leur donnant l’apparence d’une métamorphose naturelle.

Installé à Bruxelles, David de Tscharner récolte de petits objets qu’il copie, agrandis, recouverts de plâtre. Cette version en polystyrène, une fois dissoute, laisse place à une trace en creux, donnant à observer une présence mystérieuse, organique, résidu innommé dont nul ne sait s’il est résultat d’une transmutation naturelle ou d’une agression corruptrice par quelque produit profanateur.

Métamorphoses, mutations

Eve Montaudoin plante au sol une porte de bronze qui donne sur l’infini de l’espace, dont on ignore si elle est concrétisation d’un alliage minéral ou mutation vers le végétal. Appriou se réclame des « Métamorphoses » d’Ovide. Ses cyprès en alu racontent des transmutations si intimement liées à la forme originelle de l’arbre choisi que les insectes et autres animalcules qui le hantent ont fusionné avec lui. Envahi par des grappes de baies et autres fruits, le corps de Johan Creten se transforme sous l’effet d’une maladie liée aux ganglions. C’est une fleur inconnue dont Miguel Chevalier suit le développement en impression 3D. Une croissance et une décrépitude insolites que permet une technologie novatrice et qu’une longue vidéo montre dans le tangible de sa durée.

Les conteneurs de verre qu’élabore Hicham Berrada, dans la lignée de ceux récemment exposés au Fresnoy, sont des paysages en devenir. Les éléments et produits installés dans ces espaces transparents se modifient lentement sous les effets conjugués de la luminosité et de leurs propriétés intrinsèques. Œuvres à l’intersection de la créativité artistique et de l’expérimentation scientifique, elles sont l’image fictionnelle de la réalité du vivant sans cesse en évolution.

Comme les années précédentes, Manuel Merida explore mouvement et jeux formels. Dans un cadre circulaire vitré et animé d’une lente rotation permanente, il invite à observer la fascinante transformation que subissent les matières minérales qui y sont encloses. Paysage sans cesse décomposé recomposé, soumis aux lois de la pesanteur, cette synthèse dit à la fois l’érosion, la stratification, les glissements, les séismes.

Le mouvement est aussi appréhendé par Susumu Shingu. Son travail, tout en finesse, évoque de la végétation qu’un souffle même minime est susceptible de faire frémir. Elias Crespin, de son côté, se sert de moteurs pour animer ses ‘atomes’. Des atomes que Loris Cecchini a figé dans le processus de leur prolifération.

Partisan lui aussi des mutations, Corado Gardone a invité des racines plantées au sol à nourrir des troncs branchus dont les fruits sont des panneaux d’acier porteurs d’ombre rafraichissante ou protecteurs ondulés contre les caprices météorologiques. Ainsi applique-t-il aux choses l’hybridation des vocables lorsqu’ils deviennent mots-valises des poètes ou des publicitaires. De son côté, Marc Nucera accorde ses travaux sur bois avec les exaltations de Rimbaud dans son célèbre « Bateau ivre ».

Sobin se réfère aux gisants de jadis. En couple, deux troncs aux formes humanisées, l’une en bois brûlé et donc noircie, l’autre en marbre blanc, mariage symbolique au-delà de la mort. Hyber crée un duo complémentaire : un homme éponge aux allures féminines nous montre susceptibles d’absorber n’importe quoi et un homme vert qui restitue toute l’eau qu’il a en lui, l’envoyant gicler, telle une fontaine, par ses orifices naturels.

Michel Blazy, dont certaines recherches s’apparentent au travail de Caroline Léger, aime les alliances contre nature. D’une imprimante, d’un téléphone ou d’un ordinateur, il fait un réceptacle pour plante vivante en les réunissant pour un usage désormais anti-technologique. Il suggère de remplacer les plinthes de nos appartements par une culture de lentilles. Il pousse même l’idée d’interaction entre inertie et osmose en forçant un mur de plâtre de s’imbiber du vin contenu dans un verre inséré à même la paroi qui finit par générer des formes inattendues au cœur de sa matérialité.

Poésie, ironie

Françoise Coutant œuvre dans le poétique. Son « Promenoir à nuages » est un amusant détournement d’un objet utilitaire, en l’occurrence une poussette pour bambins, qui aurait réjoui Magritte. Anne Ferrer gonfle de joyeuses baudruches qui, sous leur apparence végétale, pourraient s’avérer un avatar de féminisme pour ogresse à sourire carnassier. Lionel Estève, Bruxellois d’adoption, glane des fleurs, les assemble et les sèche avant de les agrémenter d’un peu de couleur, manière sans doute de confronter le végétal vivant destiné à une existence éphémère et l’art qui le fige à jamais à un moment du passé. Cartsten Höller, Belge d’adoption suédoise, fantasme sur des champignons hybrides dont chacun imaginera combien ils seraient vénéneux.

Voir un lever de soleil à travers les lames d’une jalousie qu’envahissent des nuages concrètement denses, voilà ce que propose Letha Wilson. Impression à choix multiple : éphémère et durée, visibilité et dissimulation, stéréotype touristique et proposition insolite.

En son atelier bruxellois, Laurette Atrux-Tallau élabore de mini-végétaux en pâte à modeler, en bambou, en polystyrène. Ils possèdent une fragilité de bibelots et une finesse de bijou. À sa façon, Christine Lörh s’engage dans la délicatesse fugitive. Nouant des bourgeons, elle confectionne de précaires montages. Sans doute y a-t-il quelque chose du bonzaï chez Cécile Beau. Sa forêt miniature qui émet des bruits naturels et électroniques semble jouet pour enfance à conscientisation écologique.

Yayoi Kusama fait dans la dérision. Elle baptise certaines de ses créations « structures phalliques molles », c’est tout dire. Elle affectionne l’accumulation, elle ne craint pas de se confronter au kitsch le plus délirant, donc réjouissant. Pour Théo Mercier, un pneu de voiture devient support à l’incrustation d’un élément fossile telle une ammonite. Lien, une fois de plus, entre présent et passé, technologie passagère et nature pérenne.

Fulpius a assemblé de fines planches d’un épicéa jusqu’à confectionner un long ruban de près de 100 mètres de long. Elle dispose cet ensemble à proximité d’un arbre, en un enroulement sur soi qui se termine par une montée le long du tronc. Un assaut de la mort sur la vie ? Une prémonition d’un usage nouveau une fois un arbre transformé en matériau utilitaire ? Une confrontation entre végétal brut ancré en ses racines et un autre révélant son intériorité secrète après avoir été abattu ?

Michel Voiturier

« De nature en sculpture » est à voir jusqu’au 1 novembre 2017 en la villa Datris, 7 avenue des 4 Otages à L’Isle sur la Sorgue. Infos : +33 (0) 490 952 370 ou www.fondationvilladatris.com
Catalogue : « De nature en sculpture », L’Isle-sur-la-Sorgue, Fondation Datris, 154 p.(bilingue français – anglais)

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