Un domaine dédié à la création actuelle: le Château La Coste

Tracey Emin. Good red Love, 2014(c) Tracey Emin. courtesy of White Cube Galery and Collection Rafael & Kaf Forsblom. Photographe Stephane Aboudaram. We are Content(s)

Il semble y avoir une pratique de plus en plus étendue, celle des vignobles associés à l’art contemporain. Du côté de Bordeaux, le château d’Arsac à Margaux (Raynaud, Saint-Phalle, Viallat, Folon), celui de Chasse-Pleen à Moulis (Gillick, Maire, Molinero, Paeve). En Provence, la commanderie de Peyrasol, où les galeristes bruxellois Bach et Austruy accueillent (Arman, César, Delvoye, Lavier, Roulin, Oppeheim, Bury, Caro, Venet) et, dans la région de Perpignan, le Château de Jau à Cases-de-Pène (Dufour). En y ajoutant Château Faugères où Mario Botta signe un chai-cathédrale.

Le plus impressionnant est sans nul doute le domaine des 127 hectares de Château La Coste à Puy Ste Réparade. L’espace, la liste des noms célèbres invités à créer sur place en font un lieu incontournable qui donne aussi à voir d’autres créateurs lors d’expos temporaires.

Espaces pérennes entre les vignes

Chez l’Irlandais Patrick Mckillen, à proximité d’un centre d’art et d’un restaurant aux lignes pures conçus par Tadao Ando, un triple accueil. Sur un plan d’eau se promène une araignée géante de Louise Bourgeois, élégante et inquiétante ; pas loin, un Calder attend le vent pour agiter ses formes colorées tandis qu’un Sugimoto lance vers le ciel sa pureté formelle et que la vinerie du domaine s’abrite sous la courbe à rigueur mathématique de Jean Nouvel.

Larry Neufeld jette un pont de pierre en forme de dos d’âne entre deux parties du vignoble, incarnation inorganique d’un désir de passage, lien entre inerte et vivant. À proximité Sean Scully a édifié un bloc mural massif dont les matériaux minéraux composent une mélodie visuelle conceptuelle par leurs coloris, leurs textures, leur agencement. Cet obstacle monumental suggère un arrêt méditatif à l’instar de pas mal d’installations ici concentrées.

L’origami métallique d’Ando dépose une figure complexe en sa simplicité apparente. À la fois portique à franchir, entaille multiple dans l’espace, cette sculpture laisse, au milieu de la nature, une sorte de traversée vers on ne sait quel ailleurs. Elle a quelque rapport avec les trois portes échafaudées par Tunga. Celles-ci donnent l’impression d’être en relation avec un temple disparu et dont les rituels seraient perdus. La variété des éléments (notamment des aimants) et leurs compositions (combinant stabilité et bouleversement) les rendent précisément composites. Implantées au milieu de la végétation, elles attendent la présence active de promeneurs pour s’abandonner aux modifications qui les métamorphosent partiellement.

L’ « Oak Room » de Goldsworthy est un site qui concrétise le mystère. Il présente une entrée sombre. À l’intérieur, lorsque l’œil s’est accoutumé à l’obscurité ambiante de grotte, le visiteur se trouve soudain réduit à la taille d’un volatile car au-dessus de sa tête est construit un nid selon la méthode instinctive des oiseaux, avec une belle minutie d’entrelacs. À ceci près qu’à la place de brindilles, ce sont de véritables troncs d’arbres qui constituent une structure monumentale.

Le « Faux pas » de Franz West, insolite et insolent, dresse sa virilité jaune au sein de la végétation. Il n’est pas loin de la « Croix rouge » de Othoniel qui avoisine la chapelle d’Ando et le dispositif sonore de Paul Matisse, toutes réalisations propices une fois encore à la méditation. Richard Serra entaille le sol d’une plaque métallique, rencontre brutale du naturel et du façonné. Emin met en fût un ironique autoportrait.

Shannon poursuit ses recherches sur la pesanteur, l’équilibre, l’astronomie. Sa sculpture métallique parfaite se laisse manipuler sans jamais risquer de choir. Alors que le calice compact de Gucci impose sa masse noire laissant supposer que s’il fallait en boire le contenu, ce serait jusqu’à la lie.

L’extravagant « Music Pavillion » de Frank Ghéry a la dimension d’une maison familiale. Sa construction ludique en fait une attraction que l’on visite, dans laquelle on s’assied. C’est une façon concrète de montrer l’envol des sonorités, leur expansion dans l’espace, leur interférence entre eux.

Liam Gillick renoue avec l’interactivité. La cage ouverte qu’il a implantée offre des grilles mobiles colorées ; en les faisant coulisser, les couleurs se marient, filtrent à leur manière la verdure environnante, donne à l’œil des perceptions inattendues.

Rassemblements temporaires dans l’architecture

Des expositions temporaires complètent le patrimoine désormais ancré dans cette terre de vignoble. La première met en valeur une artiste britannique peu connue chez nous ; la seconde des photographies imposantes de Sugimoto. Toutes deux expriment un rapport très singulier avec le réel.

Des toiles de Tracey Emin, il ressort que le nu féminin, thème si récurrent à travers l’histoire de l’art, joue ici une fonction d’exutoire. Si le sujet est classique, la façon dont l’artiste le revisite est bien d’aujourd’hui. Le modèle est esquissé. Ce n’est en rien une personne identifiable. C’est une femme vue comme un corps, une femme particulière considérée universelle.

Elle est, en général, couchée dans des poses familières de la tradition. Sa présence se réalise par évocation bien plus que par identification. Le trait est volontiers acéré, agressif ; il malmène l’espace et par conséquent le sujet peint. L’écriture picturale noire a tendance à se concentrer sur certaines parties anatomiques, notamment le visage et le bas ventre là où se situe le sexe. Il y a une sorte de violence rageuse, proche de la rature.

Tout se passe comme si Emin voulait faire disparaître un souvenir horrible, l’exorciser par la colère, l’exacerber peut-être aussi par l’outrance. Et sans doute convient-il de relier ce travail artistique au viol qu’elle a subi alors qu’elle avait treize ans. L’appoint, parfois, de certaines couleurs tel le rouge, le bleu renforce encore le sentiment que la victime conserve un traumatisme de même que chair et tissus ont été maculés, salis, marqués de manière quasi indélébile. Peut-être encore s’agit-il de traduire comment la victime ressent le regard des autres quand il se pose sur elle après la révélation des sévices subis.

Les grandes sculptures qui accompagnent les toiles sont monumentales. Elles demeurent fidèles à la thématique du nu. Une certaine massivité définit un rapport étroit entre un corps féminin et le relief du terroir. En effet, au recto de l’une on est devant une représentation de la féminité ; au verso apparaît la silhouette de la montagne Ste-Victoire qui, avec Cézanne et ses émules, marqua l’histoire de l’art.

Les photos noir et blanc d’Hiroshi Sugimoto sont présentées dans le nouveau bâtiment signé par Renzo Piano, l’architecte qui imposa Beaubourg aux Français. Leur format est saisissant ; leur style l’est tout autant. La conjonction verticale entre mer et ciel fait basculer ce qui n’aurait été qu’une banale marine vers une composition quasi abstraite. Ce sont deux univers qui se rejoignent en une sorte de continuité, de complémentarité pour ainsi dire fusionnelle ou qui marque nettement la démarcation entre le terrestre ou le maritime et le céleste.

Ce duo formé par deux étendues aux apparences d’infini prend une dimension cosmique, philosophique, métaphysique. On y verra le mariage du liquide, du solide et de l’aérien. On y méditera à propos de cette alliance vitale qu’est l’interactivité entre le socle que constitue le sol, sa fertilisation qui dépend de l’eau autant que de la lumière et de la chaleur. On tentera de se situer entre le pragmatisme terrien et l’élan spirituel induit par l’espace intersidéral, entre la production de l’organique et la réflexion de l’intellectualisme.

Ce que la technique photographique rend perceptible de certaines matières n’est pas sans se rapprocher des inlassables recherches picturales du peintre Éric Fourez sur les traces laissées par les marées dans le sable de la mer du Nord. Il y a en effet, chez ces deux créateurs, une interrogation fondamentale à propos de l’éphémère et de l’éternel qui passe par une esthétique exigeante dans laquelle le réalisme se moule dans la spiritualité.

Michel Voiturier

Expositions visibles au Château La Coste, Puy Ste-Réparade, toute l’année pour les œuvres permanentes, jusqu’au 31 août pour Tracey Emin, jusqu’au 9 septembre 2017 pour Hiroshi Sugimoto. Infos : + 33 442 61 92 92 ou https://chateau-la-coste.com

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