De prolifiques amours de papier

Marcel Moreau et Pierre Alechinsky, Pointes et feutres, 2013 - litho sur reports de pages manuscrites- éditions Atelier Clot, Paris © Sabam 2017

Régine a chanté « Les petits papiers » qu’écrivit Gainsbourg. Alechinsky les collectionne pour les métamorphoser en œuvres d’art. Avec une grande liberté d’expression, avec un humour qui trouve immédiatement lien avec chiffres, lettres, logos, paraphe, graphies, télégrammes…, il trouve de quoi partager son amusement ou son émerveillement.

Collectionneur amoureux de papier(s), Alechinsky ne se contente pas de les toucher, de les humer, il faut encore qu’il se laisse attirer par ce qui s’y trouve inscrit. Car parmi de beaux papiers rares, ceux susceptibles de devenir des gravures, il y a profusion de feuilles plus banales : factures, notes d’envoi, emplois du temps, affiches, relevés de géomètres arpenteurs, actions boursières dévalorisées, courriers commerciaux, cartons d’invitation, enveloppes, correspondance privée, feuillets publicitaires (honte sur le mot ‘folder’ qu’on nous impose actuellement !), bons de commande, étiquettes, memorandum… Tous serviront à son travail artistique en guise de palimpsestes.

Un jeu avec le brut

Il semble y avoir toujours une part de jeu chez cet artiste, sorte de gamin nonagénaire, ce «fou du dessin » ou cet « alchimiste du sens » comme l’a baptisé Yves Peyré, qui prend un phénoménal plaisir à se laisser emporter par les formes, les mots, les coïncidences objectives, les complicités avec des êtres et des situations. Qui adore révéler ce qui avait disparu sous les apparences. Qui se délecte de donner un sens imprévu à un vocable, à une notation. Qui prolonge un dessin ou une typographie comme on l’aurait fait chez les surréalistes avec la technique d’enchaînements spontanés des ‘cadavres exquis’.

Ce n’est pas à proprement parler un détournement de l’objet originel. C’est une suggestion à nous rendre mieux attentifs à des détails, à des polysémies enfouies derrière les usages communs. Tous ces documents relevant de l’éphémère qui, au départ, ont été conservés par hasard alors qu’ils étaient destinés à l’oubli, voire à la destruction, reçoivent une existence nouvelle, une destination inattendue : se retrouver dans une collection privée ou muséale. Ils ont changé d’identité, de mission. Via l’encre, le pinceau, le feutre marqueur, l’estampage, ils bénéficient d’un statut privilégié qu’ils ne quitteront plus. Voilà l’artiste endossant le rôle divin de responsable d’improbables réincarnations.

Avec les cartes de géographie, Alechinsky réinvente les voyages, les contrées imaginaires. Non pas à la façon que pratique aujourd’hui une Nanne Meyer proche des paysages anthropomorphes de jadis, mais plutôt un décor intrinsèque, une manière d’associer le scientifique et le poétique.

Avec les manuscrits, le peintre passe du soliloque au dialogue puisque souvent il échange une correspondance avec l’écrivain ou procède à des échanges qui relient littérature et arts plastiques. C’est le cas avec Marcel Moreau, Gabriel Piqueray, Michel Butor, Jean Tardieu, Roger Caillois. Des partitions musicales se voient traitées de manière similaire. C’est le cas pour Michel Portal et Jean-Yves Bosseur.

Une mine intarissable

Il y en a pour des heures, si on désire s’attarder quelque peu sur chacune des quasi 300 œuvres réunies à La Louvière, sur ces « ferments d’imaginaire ». Et davantage encore si on ne se contente pas de feuilleter un catalogue particulièrement riche qu’Alechinsky a complété par des anecdotes qu’il a rédigées personnellement afin de rattacher le résultat du travail et les circonstances qui l’ont nourri.

Une bonne façon de visiter (ou de retourner chez soi avec le catalogue) consiste peut-être à choisir des productions différentes. D’y observer en premier lieu le document tel qu’il a été avant l’interventionnisme de l’artiste. D’en déduire ce à quoi il était voué. Ensuite seulement, de suivre le parcours visuel de ce qui a été ajouté. Enfin, de déterminer les liens existants entre l’apparence originelle et le résultat obtenu.

À partir de là, chacun se rendra compte de l’éveil créatif que cela produit en lui. Car il ne faut pas se leurrer, Alechinsky est contagieux. Il vous convainc illico que n’importe quel point de départ est susceptible de se transformer au moyen de quelques éléments simples en un ensemble complexe. Que le potentiel poétique et/ou esthétique d’un bidule quelconque est latent et qu’il n’attend qu’un peu d’attention pour se déclarer, se concrétiser, se transmuer dès qu’on passe à l’acte.

Michel Voiturier

Au Centre de la Gravure et de l’Image imprimée, 10 rue des Amours à La Louvière jusqu’au 5 novembre 2017. Infos : +32 (0)64 27 87 27 ou http://www.centredelagravure.be/fr
Catalogue: Catherine de Braekeleer, Yves Peyré, « Pierre Alechinsky Les palimpsestes », Milan/La Louvière, Silvana Editoriale/Centre de la Gravure, 2017, 158 p.

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