HAUTS-DE-FRANCE Réaménager le cercle des tableaux disparus

Quelques recréations des œuvres disparues ©Muba Tourcoing

Lorsque des œuvres sont perdues, détruites, volées, il n’en reste bien souvent pas grand-chose. Même aujourd’hui avec la photo, la numérisation, les inventaires catalogues. Autrefois c’était pire. Le projet des « tableaux fantômes », initié par le MUBA de Tourcoing, la Plus petite Galerie du Monde (ou presque) et le BAR (Bureau d’Art et de Recherche) de Roubaix est une intelligente tentative de rendre vie aux disparus, doublée d’une démonstration du processus créatif.

En 1918, à Bailleul, les obus anglais pilonnent la ville. Le musée local est anéanti. Quatre-vingt pour cent des collections n’ont pas été retrouvés. Durant les années 90, le conservateur d’alors retrouve des carnets d’un de ses prédécesseurs qui a décrit avec précision les tableaux de son patrimoine. La démarche consiste, au présent, à demander à une série d’artistes, plus ou moins connus, de s’imprégner du texte évocateur de l’œuvre originelle et de réaliser, en totale liberté, un travail contemporain inédit ou de choisir dans leur production une réalisation ayant quelque analogie à partir de l’existence virtuelle des œuvres à jamais perdue.

C’est une passionnante expérience à de multiples points de vue. En particulier à propos de la confrontation des critères qui constituaient autrefois la décision qu’une œuvre appartenait au domaine de l’art et des (non)critères actuels. Également aussi d’avoir la possibilité de comparer la perception d’une même image mentale issue de la lecture d’un écrit identique par plusieurs personnes différentes.

Des thèmes traditionnels

« La Fileuse » paraît un exemple probant puisqu’elle a inspiré plusieurs plasticiens et que ce thème, notoire dans l’histoire de l’art à une certaine époque, est évocateur pour une majorité de visiteurs de musées. Certains artistes se sont ralliés à une perception figurative.

Philip Bernard rassemble des éléments réalistes qu’il disperse ensuite en divers moments de l’espace, de manière plutôt surréaliste : une jeune fille quasi nue envoie un coup de pied à une roue de vélo à demi dissimulée par une sorte de panneau. Fabien Swyngedauw a repris d’un vieil exemplaire de pages jaunes téléphoniques tous les éléments présents dans le tableau originel. Cela aboutit à une sorte de rébus dont la description muséale serait la réponse.

Clara Glauert se sert du texte descriptif, préalablement traduit en allemand en allusion à la 1ère guerre mondiale, dont chaque ligne constitue le graphisme du dessin d’un intérieur de fileuse, poème spatialo-lettriste dont l’anecdotisme visuel s’apparente aux formes surannées des souvenirs bon marché pour touristes de passage. Francine Flandrin trace une ombre chinoise évocatrice de conte quelque peu démoniaque et fantasmatique.

Agathe Larpent, céramiste, quitte les deux dimensions pour assembler des fragments d’une pièce ayant éclaté dans son four. L’évocation, ici, est d’un souvenir en bribes, d’une œuvre elle-même en partie détruite par son procédé de fabrication. Hervé Lesieur utilise la sculpture pour évoquer la toile absente. Il part d’un moule en bois utilisé dans les manufactures textiles du coin. Lorsqu’on l’ouvre, y apparaît comme un reflet qui rappelle l’apparence de la célèbre Vénus préhistorique dite « de l’abri Pataud ». La présence tient alors de la perception de la lumière.

Un « Départ pour la chasse » devient un parcours campagnard pour consommateurs ramenant en guise de gibiers des caddies de supermarché le jour des courses hebdomadaires pour Agapanthe (alias Florent Konne et Alice Mulliez). Jérôme Progin a dessiné sur des plaques de verre successives avec de la suie. La scène a des allures de western ; elle semble s’insérer dans un castelet d’autant que les plaques peuvent coulisser esquissant l’illusion d’un mouvement. Anne Cindric a préféré travailler sur assiette de faïence où un cerf et une biche méditant sous un cœur extirpé sanguinolent incarnent un humour plutôt noir.

La « Marquise » de Fantin-Latour devient pour Bertrand Riff un autoportrait avec une utilisation de l’espace qui rappelle quelque peu les agencements cubistes. Alfonse, Paul et les Autres (un seul plasticien pour une étiquette quasi tribale !) y va d’un échantillonnage, notamment de tissus, pour reconstituer un magma matériel où interviennent bic, crayons de couleur, encre, plâtre.

Au rayon pasticherie

« Les petites poules » et « Famille de canards » de Couturier ont réuni quelques créateurs ludiques qui se sont manifestement amusés. Brigitte Gratien, issue des Beaux-Arts de Tournai, se sert de la tapisserie à laquelle elle adjoint la douceur de plumes véritables. Vincent Herlemont cadre un bric-à-brac de sol de basse-cour qu’arpentent deux volatiles jaune et rouge qu’on dirait en plastique.

Perlinpinpin coiffe un paysage mystérieux par un aigle germanique de blason, rappel de la guerre 14-18. Quant à Christophe Wlaeminck, il a choisi une dérision à l’aquarelle, poule rose en guise de sucette pour un moment d’enfance arraché à un carnet. Un paysage anonyme se métamorphose chez Hervé Waguet en vue publicitaire d’un intérieur voué au machisme et à la bière.

Profitant du numérique et de son humour personnel, Sébastien Hildebrand a aligné des tasses de café au-dessus desquelles planent des mains désireuses de tremper un sucre à déguster en ‘canard’. Canular rimant aussi avec canard, Joël Hubaut use de découpes en carton très ordinaire pour déguiser des lapins en palmipèdes à travers un bricolage de maternelle évoluée, capable d’émettre des couinements lorsqu’on actionne une languette. Romain Verhagen dessine avec une précision chirurgicale deux instruments en acier qui vivent un duel à coups de becs.

Passage au contemporain

Martin Loume s’est servi de la technique de la lacération d’affiches pour reconstituer, tout en la déconstruisant comme le fit la guerre, une église du gantois De Cauwer.

Une jeune fille taquinée par son chien nous est livrée par-delà le temps qui efface les œuvres fragiles puisque Valérie Vaubourg, qui fut parmi les boursiers de la tapisserie à Tournai en 2013, a utilisé le poinçon pour dessiner quitte à rendre moins lisibles certaines parties. Le « Paysage et animaux » de Jean-Baptiste Barre mène François Lewyllie à une simplification plastique proche d’un art naïf de dynamique polychromie. Alors que, par la photographie, Kerouanton évoque les fantômes des protagonistes d’un même conflit.

Les « Silènes et bacchantes » de Bataille s’exhibent en un tohu-bohu corporel chez François Andes alors que, chez Nicolas Tourte, le dessin fait place à un montage photographique d’un lieu abandonné à lui-même, déserté de présence en période de vacance(s) où subsiste surtout un vieux baby-foot recouvert d’une bâche.

Pied de nez à l’art pictural, Martine Van M renvoie le visiteur à son imaginaire en reproduisant le texte descriptif du conservateur de jadis en doré sur délimitation ovale. Par contre, à partir du même tableau d’Auguste Bonheur, Jean Lain offre un kit de découpe en bois susceptible de permettre aux enfants de reconstituer l’œuvre originelle à leur façon. De son côté, Didier Knoff agence joyeusement des photos souvenirs de sa vie en un joyeux pêle-mêle.

Une « Marine » de Duran-Brager devient, pour Quentin Scalabre, une sorte de mitose du portrait de… Marine Le Pen, une méduse souriante au visage démultiplié. Christophe Bouder a repris chaque élément de la description du conservateur de l’époque. Les saisissant sur le net, il les a assemblés en un quadrillage complexe qui laisse deviner la genèse du travail au moyen de cadres visibles quasi en filigrane.

Une plage due à Hildebrandt, sous les pinceaux de Tristan Bastit, prend l’aspect de plages violemment colorées mettant en demeure le figuratif de devenir abstraction. Dans l’optique adoptée par Bruno Collet, ce fragment de littoral ébauché à l’arrière plan est envahi de constellations et de planètes, interférence de la nuit sur le jour, du lointain sur le proche dans une joviale débandade de dessin animé.

C’est une nature morte de Marotte qui a séduit Aurélie Damon. Elle la traduit en une stylisation multicolore radieuse qui la renvoie loin de la symbolique fatale liée habituellement à cette thématique. À partir du même choix, Deregnaucourt met de l’ordre dans le choix des fruits sans contradiction avec une saison choisie et, petite dérision actuelle, y ajoute un Carambar, tout cela de facture hyperréaliste.

La « Maison de campagne » de Hugues permet à Marie-Noëlle Devere de fantasmer sur l’érotisme dans la mythologie. Proche de l’arte povera, elle déploie un emballage de collants féminin à la façon d’un plan d’architecte sur lequel elle appose la scène torride de l’accouplement de Léda avec Zeus déguisé en cygne.

Selon Bertrand Gadenne, il ne reste pas grand-chose de la jeune fille du « Zéphyr » de Fantin-Latour. Juste un voile et quelques bijoux. Encore moins selon Pringey-Cessac, puisqu’elle dessine avec délicatesse l’effet du vent dans une chevelure à peine visible.

« La Prière » signée Mathonat est l’objet de deux transformations. La première, celle de Bonnie Tsang, est un passage à l’abstraction qui embrume l’anecdote de la version originelle. La seconde, celle de Brigitte Roffidal qui entremêle réel et imaginaire, autobiographique et fantasme : des photos réalistes d’un événement dramatique sont enfermées dans une cage à portée symbolique qui aboutit à un autoportrait polysémique.

L’expérience ici tentée est séduisante. Elle place les visiteurs devant de multiples pistes de créativité. Ici plus qu’ailleurs se révèle une interpicturalité qui parcourt l’histoire de l’art. C’est à la fois un jeu, un défi, une avancée à travers des démarches qui confortent les artistes dans leur cheminement personnel ou qui les remettent en question.

Michel Voiturier

Au MUBA, 2 rue Paul Doumer à Tourcoing [F] jusqu’au 18 septembre 2017. Infos : 00 33 320 28 91 60 ou http://www.muba-tourcoing.fr

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