Panorama pour paysages en tous genres

Mira Sanders, extrait de la série « Anecdote », impression sur canevas © M. Sanders

Un double volet au BPS22 : d’une part un échantillonnage des acquisitions de la collection de la Province de Hainaut ; d’autre part une installation intitulée  « Metamorphic Earth ». L’ensemble donne un aperçu varié de ce qu’est l’art contemporain à travers la notion très étendue de paysage.

Sur un panneau conçu à la manière des entassements familiers aux musées jusqu’au XIXe siècle et des cabinets de curiosités, une vingtaine de productions relativement disparates témoignant d’une volonté d’éclectisme, faisant part belle à des artistes belges. Dispersées dans l’espace très vaste de la grande halle, des œuvres monumentales ou plus discrètes mais imposant leur présence porteuse de sens.

Images photographiques

Parmi d’autres, la Foire du Midi photographiée à la camera obscura par Felten et Massinger. Elle accumule la luminosité de quatre heures d’exposition restituant les lieux baignés d’une clarté particulière qui rend compte du temps. Sébastien Lacomblez réalise aussi son travail à partir de la lumière. Le passage d’une prise de vue numérique à l’analogique via un logiciel permet une transposition sur papier photosensible dont le résultat est une matière sombre qui engendre l’impression qu’elle est en trois dimensions. Ce paysage totalement virtuel finit par exister via des manipulations technologiques, création pure d’un endroit artificiel mais perceptible au regard comme s’il avait une existence palpable.

La plage mise en exergue par Massimo Vitali surprend le rassemblement humain de vacanciers sur un sable et dans une mer laiteuse, couleur de pureté, alors qu’il s’agit en réalité de pollution chimique. Le « Paysage professionnel » de Jacques Charlier assemble des photos banalement administratives destinées au départ à illustrer un dossier sans aucune intention esthétique. La prise de vue n’est ici qu’un constat géographique, une constatation de réel en passe de devenir une série de documents classés avec ou sans suite.

Chez Balthazar Burkhard la nature namibienne prend une tout autre allure, grâce notamment à des tirages en héliogravure qui donnent une texture fort nuancée au noir et blanc d’origine. Chez Frédéric Lefever, par contre, la couleur et le choix de sujets à tendance géométrique présentent une impression d’étrangeté. Impression retrouvée chez Marc Borgers du collectif Ruptz. En plusieurs sérigraphies, il compose un paysage photographié évocateur des quatre saisons d’une année. Les procédés utilisés ajoutent à la photo initiale un scintillement particulier ajouté au brut du réel.

Simonna de Nicolai et lvo Provoost sont partis de l’observation de la forêt de Soignes. Ils ont crayonné des lieux en y montrant autant la nature que sa pollution. Ils ont transposé cela en dessins animés projetés sur petits écrans en associations avec des images empruntées à des tapisseries anciennes. Brassage ici encore de passé et de présent, de réalité et d’imagination.

Allan Sekula nimbe la solitude d’un homme incarnant un migrant, un sans abri, un rejeté dans une ambiance lumineuse de lieu quasi irréel, synthèse elliptique entre une ambiance aseptisée et la situation désespérante d’un être. En contrepoint, le trou qu’observe Michel François en noir et blanc évoque une sorte d’entrée aux enfers via un gouffre trop profond pour qu’on en devine la fin.

Techniques diverses

Le nichoir géant de Michael Dans apparaît comme une habitation à la fois transitoire et difficilement accessible. En ces temps de précarité, il évoque forcément migrants, sans domiciles fixes, exilés de toutes provenances autant que le concept d’habitat écologique.

Xavier Mary a cadré sur du carton des hexagones qui reproduisent le plan architectural de la prison de Fleury-Mérogis filmé par satellite. Il déploie et multiplie cette figure dans l’espace étiré, ramenant la punition judiciaire à de la géométrie. Élément décoratif apparenté à la frise, ce déploiement organise ses formes avec une rigueur rationnelle qui contraste avec la fonction carcérale du bâtiment initial.

La vidéo d’Edith Dekyndt filme dans le creux de deux mains les irisations d’une bulle savonneuse sous l’effet de la lumière et de la température ambiante. Magie perpétuelle de cette matière éphémère et fragile. La vidéo conçue par Michel Le Couturier prend appui sur une action, celle de la course d’un couple à travers une ville. Du coup, les rapports de leur présence physique induisent une sorte de rivalité tandis que les lieux qui les encadrent attestent de l’environnement.

Le Banc public de David Evrard se présente comme observatoire de l’immédiat entourage de manière à faire un tour visuel de 360°. Mobilier urbain insolite, il se pare de néons colorés, façon d’égayer quelque peu un espace urbain pas toujours très réjouissif.

L’assemblage composé par Jacques Lizène a des apparences d’art pauvre, de récupération de rebuts et s’accorde bien à l’évocation des catastrophes économiques régionales engendrées par la faillite plus ou moins volontaire d’usines abandonnées par leurs actionnaires.

L’œuvre s’intitule Percer à jour. Benoît Plateus y organise en effet la perception d’un paysage vu à travers une fenêtre en utilisant la technique des pointillistes non en peignant des points mais en forant. D’où un ensemble de perforations qui constituent les traits et les lignes du sujet. Le regard est contraint à s’ajuster à la perception globale pour en discerner les détails.

Les maquettes de Frank Scurti plongent le visiteur dans un univers insolite. L’œil y pénètre pour visionner la projection de décors qui pourraient être de théâtre mais sont en réalité extraits de revues d’ameublement. Mises en situation à côté de portes closes, les propositions d’aménagements intérieurs semblent vouées à s’insérer dans un univers kafkaïen. Autre maquette, celle d’une maison imbriquée dans une autre. Les coloris joyeux de cet assemblage contredisent sans nul doute la difficulté pour les locataires ou les propriétaires à y cohabiter dans l’harmonie. Une banale carte géographique extraite d’un atlas tente de suggérer les changements du monde en ajoutant, en plein océan, un chromo de champignons. C’est signé Thierry Tillier.

Associer peinture à l’huile et cire permet à José Maria Sicilia de produire des fleurs somptueuses, indéfinissables. Héritière des énumérations descriptives d’un lieu par Georges Perec, Mira Sanders élabore des dessins géants qui réunissent des éléments sortis d’espaces urbains carolorégiens selon un point de vue figuratif apparenté à la bande dessinée.

Immersion sonore et visuelle

Une salle plongée dans l’obscurité. Des écrans dispersés, installés de manières différentes. Tandis que des sonorités monocordes emplissent l’espace, ça bouge pour les yeux. Ça remue. Ça traverse. Ça poursuit. Ça bougeotte. Ça passe. Ça revient et repasse. Ça chemine.

Ça se télescope. Ça percute. Ça se fragmente. Ça sillonne. Ça renvoie la lumière. Ça s’insère. Ça rencontre. Ça ne cesse pas. Ça vibre. Ça plane. Ça trace. Ça disperse. Ça regroupe quelquefois. Ça remue. Ça suit son cours. Ça ravaude à grands traits. Ça pointille. Ça se pulvérise. Ça gigote. Ça mitoyenne. Ça démet le cadastre. Ça tend. Ça se tend. Ça tend à. Ça déboule. Ça rebondit. Ça va en haut. Ça vient en bas. Ça heurte à gauche. Ça cogne à droite. Ça ne s’aligne pas vraiment. Ça va. Ça mélange et trie. Ça grouille. Ça grenouille. Ça grignote l’espace. Ça remplit. Ça vide. Ça malmène quand même parfois.

Ça se passe imperturbable. Ça continue. Ça n’en finit pas. Ça suivrait peut-être un plan précis. Ça construirait alors. Ça dirait comment le changement. Ça se trouve bien au-delà d’avoir commencé. Ça institue les trajectoires. Ça raie l’obscur. Ça emprunte des itinéraires. Ça donne à voir. Ça s’éloigne sans discontinuer hors l’invisible des frontières. Mais c’est prêt à refluer.

Tandis que le vrombissement persiste. Ça reprend. Ça s’obstine. Ça métamorphose. Ça sinue. Ça s’insinue. Ça visite le cosmique. Ça inscrit dans la mégalopole. Ça tutoie le microbien. Ça probabilise. Ça récuse l’immobile. Ça notifie le probable. Ça se présente comme un avant-goût de ce serait l’éternité, sous le nom de « Metaphoric Earth ».

Michel Voiturier

« Panorama » et « Metaphoric Earth, au BPS22, 22 boulevard Solvay à Charleroi jusqu’au 22 janvier 2017. Infos : +32 (0)71 27 29 71 ou www.bps22.be

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