Approches mentales pour travaux manuels

Empruntant son vocabulaire à la biologie, Dolores Gossye confectionne un “ Épiblaste”©FN.MV

Avec la clôture de la résidence des boursiers de la tapisserie correspond toujours l’expo qui témoigne de la créativité des plasticiens sélectionnés.

Comme il est fréquent, la jeune génération passe par un processus mental complexe qui imprègne les travaux réalisés, qui les rend ésotériques si on n’est pas parvenu à en suivre le cheminement menant à des allusions symboliques ou idéologiques, à des transpositions fantasmatiques, à des liens subjectifs avec le passé individuel du vécu de l’artiste et collectif de l’évolution de l’histoire de l’art ou de l’actualité.

Une approche ludique et intellectuelle

Marie Helpin est légataire de l’arte povera. Les matériaux qu’elle utilise appartiennent à la banalité, au rebut dirait-on même. Encore que, dans ce cas-ci, la démarche est plus complexe puisque la plasticienne part d’une matrice faite de différents matériaux. Tout cela sera ensuite plié, chauffé, pressé… De façon que l’objet final prenne quasi l’aspect d’un fragment de carcasse d’avion crashé. Ce qui est donné à voir n’a donc rien à voir avec un déchet trouvé.

En dehors de son aspect fallacieusement brut, il s’agit bien d’une création de fictifs débris à conserver et non de résidus à jeter. Autrement dit, de fabriquer du brut susceptible de témoigner d’un événement qui aurait pu avoir lieu, démarche, finalement, conceptuelle.

Hélène Moreau pratique un travail de modifications numériques. Elle transcrit des objets confectionnés en bois multiplex, présentant par conséquent des strates régulières qui, transposées, deviennent étranges. Généralement, ce sont des assemblages qui ressemblent à des pièces de métiers à tisser.

La transposition de ces éléments se combine à des plages de ces fonds verts qui, à la télé ou au cinéma, permettent d’incruster dans une image des choses ou des êtres virtuels. Le résultat de cette pixellisation devient motif pour carpette, qui sera, éventuellement, tissée plus tard. L’essentiel étant la recherche de nuances colorées subtiles, une façon technologique de rendre la représentation d’un réel fantastique, insolite, insaisissable mais affirmant une présence, celle d’un moment fort perçu lors d’un rêve.

Un détour pour métamorphose

Aujourd’hui des artisan(e)s traitent la peau de poissons pour confectionner des objets de luxe, comme des sacs ou des pochettes, ou encore des accessoires pour mode haute couture. Dolorès Gossye utilisera ce matériau tout comme des écorces en vue de produire des œuvres singulières.

C’est dire qu’elle se sert de ce qui appartient à l’apparence d’un végétal ou d’un être vivant pour créer une allure de préciosité à des productions utilitaires ou à des œuvres que leur classement dans la catégorie ‘artistique’ amène à regarder avec d’autres yeux. Par traitement, le périssable devient durable ; par éloignement du milieu originel, il se trouve avoir perdu sa fonction de protection du vivant pour ne conserver que sa beauté naturelle.

Travail qui s’apparente à l’origami, aux découpages pliages des premières années d’école, aux œuvres de créateurs abstraits géométriques, ce que pratique Mathilde D’Hooge consiste à inscrire sur et dans du papier des formes répétitives découpées ou dessinées. Les découpes établissent des reliefs sur lesquels butent le regard ou la lumière. C’est un travail d’aussi haute patience que celui de la dentellière ou du licier qui réalise peu à peu une tapisserie. Survoler en aéronef les feuilles de papier passées de la deuxième à la troisième dimension peut aller jusqu’à l’impression du vertige.

Hara Kaminara est le plus éclectique. Ses approches de la mémoire, de sa sélectivité, de sa subjectivité se déclinent par des collages, du tissage, une installation composée d’objets et de détournement de ces objets à relier à son histoire personnelle. Son archivage hétéroclite tient compte des matériaux utilisés, de la façon dont ils ont été traités, de la charge affective qui les accompagne.

Un lien entre écriture et communication

Chez Marco de Sanctis, il est question de langage. Lettres et chiffres ont ici un rôle à jouer pour signifier. Ils sont associés à l’image non sans avoir pris au passage une connotation d’ésotérisme, notamment via la notion de labyrinthe. De la sorte, des assemblages qui auraient pu ne paraître que jeu graphiques prennent une toute autre signification.

Ainsi les lettres disposées dans les pièces de la série « Punishment » sont censées se répéter, comme dans les phrases à recopier un certain nombre de fois en guise de punitions à des écoliers, et si elles sont placées sur le tissu de bannières blanches, c’est en évocation de la paix, de l’apaisement. Les « Erreurs », elles, sont obtenues par logiciel en agençant des éléments de labyrinthes tout en y incluant de quoi provoquer un bug destiné à bouleverser le programme prévu, à perturber un ordonnancement logique. Comme chez quelques artistes contemporains, cette démarche se prolonge par l’envoi postal de fragments découpés des labyrinthes polychromes constituant un message, subterfuge grâce auquel la démarche s’inscrit à la fois dans une dimension temporelle et spatiale.

Natalia Blanch a pris à son tour l’écriture comme matériau mais elle s’en sert pour réaliser des travaux au crochet. Une phrase devenue textile prend vite l’aspect d’une réflexion sur la lisibilité : elle affiche des allures de motifs débridés, denses, compacts, ajourés. La transposition de ces graphismes en dessin à l’encre de Chine rend cette visualisation encore plus déroutante. Le résultat, quoique différent, fait inévitablement songer aux logogrammes de Christian Dotremont. Mais il est surtout une manière de restituer la trame du travail crocheté pour la rendre visible.

Il est tentant de comparer la facture de ses travaux à l’encre avec ceux, exposés à quelque deux cents mètres du musée, au Centre de la Marionnette, que signe Françoise Flabat. Les portraits qu’elle propose sont faits de fils de coton, noirs ou rouges. Les traits qu’ils composent ont un tracé qui n’est pas sans rappeler la manière dont Blanch a usé de sa plume, plus évocatrice que figurative. Les bouts de fils ici laissés libres rappellent certains traits dessinés ajoutant de petites traces fugaces, un peu hirsutes.

Ces territoires géométriques ont sans doute quelque chose à voir avec les réalisations ‘géographiques’ de Gabriel Tapia. Parti de la géolocalisation de trois lieux emblématiques stratégiques liés à l’OTAN, il en restitue une sorte de symbolique formelle sous forme d’objets apparentés à la maquette par assemblage d’objets divers. Il réinvente donc en 3D une cartographie reformulée, aux apparences design. Ainsi apparaissent des éléments qui concrétisent des réseaux et qui se synthétisent dans une installation audio visuelle monumentale.

Sur des tubulures qui tracent des frontières, des délimitations, des cours d’eau, des routes, sont projetées des images issues d’internet, essentiellement d’avions survolant ces contrées. Ainsi apparaît la notion de conflit, attaque ou défense, mais de toute façon stratégie. Le lisse des maquettes perd sa neutralité apparente, quitte sa formalisation pour s’avérer part évidente d’une réalité géopolitique latente.

Michel Voiturier

Exposition au TAMAT, 9 place Reine Astrid à Tournai dans le cadre de « L’Art dans la Ville », jusqu’au 31 octobre 2016. Infos : +32(0)69 23 42 85 ou http://www.tamat.be/fr/

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