festival Antigel 2016

©Amdo photo

Depuis le face à face jusqu’au cœur du vortex scénique

 

Au cœur de l’hiver genevois, l’inclassable festival Antigel nous a encore offert pour sa 6ème édition un programme riche et généreux, éclectique et facétieux. L’occasion de découvertes et re-découvertes dans les domaines variés de la scène; musique, danse, performances…

Le festival ouvre avec la figure du hip hop queer Mykki Blanco qui donne une performance déjantée, officiant au beau milieu du publique quasiment du début à la fin de son show. Basses grisantes, déhanchés glamour et phrasé malicieux, le rappeur joue les Marylin pour son soundcheck et les gaygstar dans la foule survoltée. Autres figures de ce courant hip hop transgenre qui s’affirme toujours plus de notre côté de l’Atlantique, LE1F qui, malgré son énergie, n’enflamme pas autant le publique, venu accompagné de sa propre musique en playback lu sur son pad… et de ses deux claudettes façon voguing. Angel Haze, en seconde partie, fait chanter le publique avec elle et distribue des roses, passant d’un flow puissant à des envolées plus lyriques frôlant parfois un kitsch de diva post-genre à la pansexualité revendiquée. Autant d’univers tout autant visuels et performatifs que musicaux, où les codes déplacés se réinventent, laissant le public local à la fois euphorique et coi.

Dans ce même lieu central du festival, vaste friche temporairement aménagée en une belle enfilade d’espaces de concerts, détente et restauration reliés ensemble par un circuit de pistes de rollers, une autre performance vient faire vibrer les murs en secouant les archétypes sexistes. Avec « The Chorus of Women – Magnificat », un chœur de 25 femmes polonaises de tous âges reprennent, du chuchotement jusqu’au cri, les paroles sur la femme diffusées par l’église, la presse, la publicité ou encore la littérature. Accompagnées de traductions projetées en direct, les différentes pièces chorales de Marta Górnicka, mixtes ou féminines, sont jouées aux quatre coins du monde, réactivant le potentiel révolutionnaire du chœur comme omniprésence du collectif sur la scène du théâtre.

Après ce face à face renversant, c’est au cœur du vortex scénique que l’on se retrouve propulsé avec « Axis Mundi », pièce pour quatre danseurs et musique électronique conçue par le compositeur et producteur POL et le chorégraphe Louis-Clément Da Costa. C’est assis en un grand cercle que l’on découvre sous toutes leurs facettes les déplacements finement orchestrés du quatuor de danseurs qui gravitent autour de points d’attraction se déplaçant peu à peu jusqu’à sortir des limites de la « scène » centrifuge. Les corps semblent tour à tour s’attirer et se repousser, emportés par des tourbillons d’accélération puis de suspension, jouant habilement de l’élasticité temporelle de ce moment scénique suspendu où les corps se transforment en la plus parfaite image du cosmos, de la collision de la particule jusqu’aux tourbillons des galaxies qui s’éloignent les unes des autres à une vitesse toujours plus élevée… jusqu’à l’obscurité profonde, percée de nouveau par quelques lueurs qui se mettent de nouveau à tourner … la boucle est bouclée, et prête à tout faire recommencer. Suivant la partition cinétique mathématiquement orchestrée par les artistes, le projet, inspiré par une résidence de recherche aux splendides observatoires astronomiques de Jantar Mantar à Jaipur, fini par inventer ses propres règles astrophysiques pour donner forme à une œuvre où mouvements, sons et lumières nous transporte en un voyage spatio-temporel allégorique et physique.

Autre soirée hautement spatiale avec Nicolas Godin, l’un des deux membres du groupe Air, qui vient jouer son projet personnel dans la belle salle récemment rénovée de l’Alhambra à Genève. Une heure et demi planantes à souhait, envolées au synthétiseur et voix robotisées, les ingrédients sont là, appuyés d’un jeu de lumières assez spectaculaire, nous régalant d’un moment musical toujours aussi léger et enjôleur. Le duo zurichois Egopusher qui ouvre la première partie ne parviennent pas à éviter un kitsch menaçant, nappant de solos sans fin au violoncelle exalté des bases rythmiques et électroniques pourtant assez savoureuses.

Autre présence suisse notable du festival, déjà repéré pour son talentueux souffle créatif parcourant les domaines du classique, du contemporain ou du jazz en s’associant aux arts visuels et scéniques, l’orchestre Geneva Camerata nous régale d’une fine programmation de quelques grands de la musique minimaliste américaine. Cette « soirée folle à New York » s’ouvre avec le solo de clarinette de Steve Reich « New York Counterpoint » jouant virtuellement avec un ensemble de 11 clarinettes enregistrées, pour laisser ensuite place à l’historique « in C » de Terry Riley. Un ensemble de phrases musicales y sont jouées par chacun des 35 instrumentistes qui les répètent autant de fois qu’ils le souhaitent, composant une performance à chaque fois unique où l’orchestre est parcouru de différentes vagues musicales à la désynchronisation toute envoutante. Le directeur musical et artistique de l’ensemble David Greilsammer passe ensuite derrière le piano pour le sublime duo avec violoncelle « Frastres » d’Arvo Pärt, alliant minimalisme, structures mathématiques et harmoniques pour un moment bouleversant. La soirée se termine en beauté avec le vigoureux « Chamber Symphony » de John Adams, habillé d’un rideau vidéo géant où apparaît un montage des cartoons à l’origine des inspirations de la pièce de 1992.

Apothéose de cette partie du programme axé sur les avant-gardes américaines, le festival se clôt avec un ciné-concert exceptionnel de Philip Glass accompagné de son Ensemble pour donner sur la scène prestigieuse du Victoria Hall son œuvre légendaire de 1982 « Koyaanisqatsi » accompagné du film original de Godfrey Reggio. Précurseur d’un format de film musical non narratif qui donnera de nombreux descendants jusqu’à l’aire actuelle du vjing, les aspects documentaires et artistiques de l’œuvre nous bousculent encore par leur actualité qui ne se trouve que soulignée par les légers effets datés, essentiellement dû à la surexploitation subite par l’œuvre depuis sa création dans de si nombreuses entreprises de réappropriations, ceci pour le meilleur comme pour le pire… Cette vision ubiquiste hypnotique d’un monde en pleine accélération technologique incontrôlée comme perçu par un regard extra-terrestre ahurit nous a bel et bien obsédé depuis lors, et n’a subit aucun ralentissement. L’écrin de la salle aux décors rococo où se rejoue la pièce, un grand écran fiché entre les moulures, appuie encore un peu plus sur la modernité de ce projet déjà historique.

Une belle célébration polyforme des facettes infinies de la création scénique que cette édition 2016 du festival Antigel, traversant les époques et les formats pour garder tout ce qui s’y trouve de plus audacieux et dynamique. Une belle façon d’affronter la fin de l’hiver, réchauffés par ces souffles de vie qui nous animent ou nous raniment à l’abris des salles les plus proches de chez vous !

Marion Tampon-Lajarriette,

février 2016

 

Sélection de dates à venir d’artistes évoqués :
  • Mykki Blanco
12.03.16 Yerberia Cultura, Mcallen, Texas, USA
15.07.16 La Halle Iraty, Biarritz, France
  • LE1F
22.03.16, Baby’s All Right, New York, USA
26.03.16 Bardot, Miami, USA
  • POL
19.04.16 CAC, Genève, CH
26.03.16 Electron Festival, Genève, CH
  • Egopusher
23.03.16 Milla Club, München, DE
16.04.16 M4Music, Zurich, CH
  • Geneva Camerata
05.04.16 La Coursive, La Rochelle, FR
18.05.16 Château Rouge, Annemasse, FR
  • Philip Glass Ensemble
18.03.16 English National Opera, Londres, UK
22.03.16 Opéra Garnier, Paris, FR

 

 

 

 

 

 

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