LONDRES Ai Weiwei et la résistance obstinée

Chinese artist Ai Weiwei poses for photographers during a photocall for his exhibition at the Royal Academy of Arts in London, Britain September 15, 2015. REUTERS/Neil Hall

L‘art véritable n’a pas pour objectif de rassurer, d’endormir, de conforter dans le conformisme. Avec Ai Weiwei (1957, Pékin), pas l’occasion de rester indifférent. Ce contestataire chinois s’attaque à une politique qui n’est pas l’apanage de son seul pays : renier le passé en faveur d’une croissance économique à n’importe quel prix.

Ses œuvres s‘imposent d’emblée au regard. Elles ont une plasticité évidente. Elles affichent une présence manifeste, souvent celle d’une beauté particulière. Mais Weiwei ne donne pas toutes les clés. Il est de ceux dont les créations sont intimement liées à leur biographie, à l’histoire, à l’actualité, à la culture qui les a nourries.

On comprend dès lors pourquoi, en son pays natal, il a été en butte à des harcèlements portant atteinte à sa liberté de citoyen, y compris l’emprisonnement. Cela se retrouve dans ses installations. Comme on retrouve également la dénonciation d’un gouvernement qui s’acharne à rattraper les pays capitalistes en forçant sa vitesse de croissance au détriment des valeurs du passé.

Un présent orphelin du passé

C’est là un thème majeur. En effet, afin de les ‘recycler’ en une nouvelle vie artistique, le plasticien se sert d’éléments du patrimoine culturel abandonnés, jetés à la casse, détruits, annihilés. Ainsi ces poutres venues de temples démantelés par un urbanisme arrogant recréent une structure dans laquelle il est possible de se balader. Ainsi des fragments architecturaux d’édifices traditionnels démolis, notamment de la dynastie Qing (1644-1912), sont-ils agencés en un puzzle du plus bel effet par la combinaison de leurs matières, de leurs couleurs. De même Weiwei a-t-il récupéré les composants de son atelier, rasé par les autorités en guise de représailles à sa liberté d’expression.

Un symbole flagrant de ce combat contre la perte culturelle au profit de la mondialisation standardisatrice est ce vase ancien décoré du logo de Coca-Cola. Mais les autres poteries de type néolithique, avec leurs coulées de joyeuses peintures multicolores et un humour similaire, ne disent pas autre chose, tout en étant un rappel du trafic de fausses antiquités qui sévit en bien des régions. Des pots en verre, soigneusement alignés dans des étagères, ont recueilli la poussière qui subsiste d’autres récipients en argile réduits à rien comme ce fut le cas depuis la catastrophique ‘révolution culturelle’ de Mao à la fin des années 60.

N’oublions pas les assemblages vertigineux de tabourets en bois, ceux qu’on a sans doute remplacés dans la réalité quotidienne par des sièges en plastique. Des meubles extirpés de la tradition, déployés comme des illustrations pop up. Des vélos devenus prétexte à lustre gigantesque. Et ces espaces ligneux, structures constituées avec des fragments de d’arbres ou de poutres et de piliers en bois. Car ici, l’usage des objets est systématiquement détourné par le créateur. Soit qu’ils sont devenus autres, soit qu’ils sont intégrés à un ensemble de sorte que leur utilité et donc leur utilisation habituelle est rendue impossible.

Un présent dépourvu de transparence

Impressionnante est la monumentale succession des milliers de noms des étudiants victimes de l’écroulement de leurs écoles lors d’un tremblement de terre en mai 2008 dans la province de Sichuan, à cause de malfaçons dans la construction. Cette nomenclature froide en noir et blanc est associée à un assemblage monumental de barres de fer à béton, rappelant les ondes de choc de la catastrophe, et redressées afin de ressembler ce qu’elles auraient dû être si elles avaient été enrobées de ciment pour sécuriser les immeubles.

La sacralisation des technologies de surveillance qui, sous prétexte de sécurité, grignotent la part de liberté de vie privée des citoyens, n’échappe pas à l’ironie de l’artiste. Les voici sculptées en marbre blanc ou motifs dorés obsessionnels sur papier peint. On les associera volontiers aux menottes et aux sex toys en jade. Quant à la banalité des produits de consommation courante, aussi futiles que les cosmétiques, elle se retrouve exaltée avec dérision dans semblable précieuse matière. Idem pour ces masques anti-pollution pérennisés dans la pierre. En plus, une poussette pour bambin semble allusion à la loi qui interdisait aux familles d’engendrer plus d’un enfant.

S’ajoute une série majeure par son volume, par sa réalisation, par sa précision. Celle de containers en acier dans lesquels il est loisible aux visiteurs de jeter un coup d’œil de voyeurs grâce à une ouverture découpée sur un côté ou par au-dessus. Là, reconstituée avec une minutie hyperréaliste, odeurs comprises, une cellule dans laquelle Weiwei vécut plusieurs mois. Il est surpris, mannequin entouré de deux sbires du régime, quand il mange, se douche, défèque, est interrogé, dort… Malaise, assurément, d’être témoin d’une intimité cachée mais violée par la situation même de cette installation.

Ai Weiwiei mise assurément aussi sur des effets de surprise, lui qui présente une sorte de portrait de profil sorti de la manipulation d’un cintre métallique, en hommage à Marcel Duchamp. Il contraint le regard et sans doute l’action à se transformer par le biais du point de vue qu’il impose avec brio. Il est à l’aise autant dans les proliférations (comme ces trois mille crabes rouges ou gris en porcelaine, ces centaines de brins d’herbe en marbre blanc, cet autre papier peint où sont dessinées avec délicatesse des rondes de bras faisant… un doigt d’honneur) que dans la simplicité apparente d’une forme élémentaire. Tels ces cubes d’un mètre sur un mètre, en thé compressé, en cristal, en bois précieux.

La Chine demeure néanmoins son pays. Il la perçoit comme indestructible puisqu’il en restitue un relief géographique dans le bois réputé le plus dur au monde. Creux et bosses constituent un ensemble sensuel. Une façon d’interpréter le travail cartographique comme un poème. Qu’il ait intitulé cette œuvre « Bed » (Lit) démontre aussi le lien profond qu’il conserve avec ses racines natales.

Michel Voiturier

Ai Weiwei à la Royal Academy of Arts, Burlington Gardens Site à Londres jusqu’au 13 décembre. Info : www.royalacademy.org.uk
Document : Alison Bracker, « Ai Weiwei », Londres, Royal Academy of Arts, 2015, 24 p.

 

 

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