Rolet: se mettre en multicolore et en 3D

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Christian Rolet a la créativité dans ses gènes. Plus il avance dans le temps, plus son univers plastique s’étend, se ramifie, joue au rhizome dans le terrain fertile de l’art contemporain. Peintre à l’origine, il devient, sans renier son art de base, sculpteur, vidéaste, recycleur et détourneur d’objets.

En la Maison de la Culture de Tournai, il prend un plaisir manifeste à sortir du néant auquel on les destinait, de vieux objets, des rescapés de greniers, des oubliés d’enfance, des abandonnés de la consommation, des chutes de matières, des rebuts rebutants, des fanfreluches et autres babioles insignifiantes. Ce qui était et risquait de ne plus être retrouve la lumière des spots pour une existence nouvelle avec un statut d’élite.

Objets inanimés vous aviez donc une âme

Tout est surprise. L’insolite est au rendez-vous permanent. Mais pas sous une forme anecdotique qui aurait vite perdu son attrait par une trop grande référence au réel. Sans rejoindre non plus le surréalisme d’associations tel que l’ont pratiqué des plasticiens comme Magritte, Dali, Marien ou autre Chirico. Rien davantage à voir non plus avec l’objet brut détourné de son usage façon Duchamp.

C’est ici autre démarche. Pas évident de définir exactement quoi. C’est une sorte de lévitation mentale qui fait que la chose choisie prend une nouvelle identité, semble s’intégrer dans un territoire onirique, étrange et inconnu et néanmoins familier, sans qu’il soit possible d’en préciser la référence. Car dès qu’on espère en avoir découvert le symbolisme, on s’aperçoit que cela n’a rien à voir avec ce qu’on croit deviner.
Soudain, l’impression de se trouver dans un grenier ancien et d’y redécouvrir des objets du passé, marqués par des traces de temps, domestiques peut-être, surgis cependant d’un ailleurs où la poussière serait remplacée par de la couleur, par des grains de matières, par une configuration absurde, une métamorphose souvent insidieuse qui met en doute ce que le regard pense discerner. L’usage ici ne sera jamais ce qu’il aurait pu être et qu’on ignore puisque l’utilitaire est devenu muséal.

Ainsi, une urne manifestement funéraire, d’où s’échappe, tel un serpent pour fakir, une guirlande tricolore noir-jaune-rouge effilochée. Un fauteuil nain où se détendent deux bras si fatigués d’avoir sans doute appartenus à la Vénus de Milo ou un élu lassé de saluer la foule de ses électeurs. De mini-traversins assemblés en croix écrasent le sommeil d’un unijambiste anonyme. Un sachet de documents entassés accouche d’une tresse dont on se dit qu’elle émane de quelque animal papivore antédiluvien ou futuriste. Un être poilu semble prêt à bondir vers une autre vie alors que diverses dépouilles incongrues ornent une paroi, trophées dérisoires de chasse aux fantasmes.

Une main noire bénissante sort d’un mur au-dessus de cierges ténébreux dont l’aspect sexué a davantage à voir avec le satanisme plutôt que l’angélisme. Une pelle à charbon se retrouve tremplin pour un manneken-pis qui vise de son urine une cible, en vue d’un championnat du monde de tir forain. Des excroissances croissent, des parpaings se parent, des rouleaux de papier déroulent leurs motifs pour tapissage filiforme. Une imposte échappée à l’éradication d’un taudis s’offre un Mickey en guise de vitrail. Une chaise ayant sans doute eu froid aux pieds chausse des bottillons.

Une mini installation parodie les tableaux de mesure de l’acuité des yeux chez un oculiste, jouant des lettres en un rébus clignotant. Des vidéos scintillent lançant des messages visuels selon des codes mystères. Des lattes bicolores élancent un escalier pour ballerines roses. Un néon en escalade fait lien entre planches vulgairement peintes et motifs géométriques rigoureux.

La fantaisie libère l’imaginaire. Le plaisir inventif est contagieux. Le visiteur se prend à jubiler. À sourire. À rêver. À se déconnecter de ses grisailles journalières. Il est ailleurs. Il est dans un songe éveillé.

Pinceaux polychromés vous voici en clartés

Puisque cet homme-là aime les confrontations, voici qu’en la bibliothèque centrale communale il dialogue avec des écrivains. Le geste pictural est tout autre. Il joue avec l’aléatoire, le spontané ; il prend écho aux mots en un va-et-vient permanent des vers au dessin et du dessin aux vers. Les univers se complètent, renforcent leurs pouvoirs évocateurs incitant à une attention particulière pour percevoir les connexions artistiques et émotionnelles, l’enrichissement du sens des vocables, la suggestion inattendue des formes et coloris picturaux.

L’expérimentation sur toile est essentiellement matiériste car, selon son habitude, Christian Rolet incorpore à la couleur des éléments qui en changent la texture, qui prennent ou renvoient la lumière de façons subtiles. Les paysages qu’il imagine – comment ne pas parler de paysages même s’ils ne sont en rien figuratifs – sont d’abord couleurs, taches coloriées, traces apposées.

En tout cas, sur les cimaises de la galerie Rasson, la palette du peintre s’élargit. Il ose des teintes qui ne sont pas les siennes. Il surprend avec certains bleus, des roses imprévus, des verts radieux. Surtout dans les petits formats en solitaires ou en diptyques, ces cartes postales dirait-on face à des tableaux d’envergure plus étendue. Il y a là une simplicité qui, en littérature, serait celle des haikus ou des tankas.

L’avantage des miniatures c’est qu’elles contraignent à aller à l’essentiel. C’est ce que pratique Rolet. Il signale mais ne commente pas. Il indique mais laisse à qui regarde le soin d’élaborer les détails, de s’inventer le non-peint comme il est usuel avec le non-dit. Les formes se diluent. Elles composent des continents sur des supports ronds comme des mappemondes. Elles s’estompent et s’éparpillent.

Si certaines compositions reviennent avec un fond rouge, la plupart s’aventurent du coté de l’inattendu, notamment rose et bleu. Le rocailleux y côtoie le pulvérulent, le fluide s’acoquine avec le rêche. En chaque œuvre se perçoit une allusion au mouvement, déplacement géographique ou évolution temporelle. Parfois, en filigrane, une forme vient rappeler un élément réaliste ainsi que le ferait le passage d’une présence fantôme.

Michel Voiturier

À l’occasion de « L’Art dans la Ville » à Tournai et aux alentours (23e édition), expositions à voir : à la Maison de la Culture, Esplanade Georges Grard, jusqu’au 25 octobre ; en la Bibliothèque communale, même adresse, jusqu’au 24 octobre ; en la galerie Florence Rasson, 13 rue De Rasse, jusqu’au 1 novembre. Visites de l’atelier du peintre, 11 rue du Chevet Saint-Pierre, les dimanches jusqu’au 25 octobre. Infos : 069 22 20 45 ou http://fr.calameo.com/books/0017239567fa4db208507 ou http://www.christianrolet.com

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