Kunstenfestivaldesarts 2015

« The Time We Share »

Le « Kunst », comme l’appellent les habitués, a commencé cette année de façon plutôt réjouissante le 8 mai, jour de la libération de nos voisins de l’Hexagone, avec la prise des marches de la Bourse orchestrée par l’artiste Anna Rispoli. La foule amassée au bas du célèbre monument assistait, parfois sans le savoir, au remake de quelques manifestations ayant eu lieu à un moment ou l’autre de l’Histoire. Les revendications diverses, allant du droit des sans-papiers à l’indépendance de la Catalogne, en passant par les protestations contre les traités de Libre-échange se voyaient confondues en un seul et même élan de fureur. La superposition des voix, doublée de la rumeur de la ville, tenait davantage de la cacophonie que du chant révolutionnaire. À cette confusion sonore correspondait la surenchère visuelle des slogans, bannières et autres drapeaux portés à bout de bras par les protagonistes. Un joyeux bordel, en somme, faisant écho de façon assez subtile à la réflexion proposé par le festival sous l’égide du slogan « The Time We Share » questionnant depuis maintenant 30 ans l’impact des arts sur la société. Peut-on être témoin de choses dont on n’a pas été spectateur ?

Gala de Jérôme Bel

La question se pose sous l’angle de la spectacularisation de la banalité avec le bien nommé Gala de Jérôme Bel, qui fait référence à ces grandes fêtes ou à ces soirées de remise de prix à la fin de l’année scolaire, entrecoupées de numéros pour divertir le public. Pour cette nouvelle production, le chorégraphe a travaillé avec des amateurs, qui ont pour seul point commun d’aimer la danse et d’avoir envie de s’exhiber sur les planches. Ceux-ci sont mélangés avec des danseurs professionnels, que l’on reconnaît immédiatement à leur fine silhouette fine bien découpée, pour ne pas faire trop « social », comme l’indique l’auteur. Constitué de courts numéros de danse qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, passant du classique ballet à la musique pop en ne résistant pas à la tentation de l’humour gratuit et tape-à-l’œil (la femme handicapée qui fait des tours sur elle-même avec sa chaise roulante), le spectacle auquel on assiste tient davantage du freak show que de la classieuse soirée-bénéfice. Les danseurs, souvent gauches, donnent envie de s’esclaffer plus qu’ils ne provoquent l’admiration. Le spectateur se retrouve dans une position de voyeur, pire encore de juge, puisqu’il ne peut s’empêcher d’évaluer les performances médiocres des uns à l’aune des prouesses des autres. L’argument de relativité qui veut que « tout le monde est sur le même pied d’égalité puisque tout le monde est ridicule » est de suite invalidé. Même si ces gens semblent prendre un plaisir certain à se montrer sur scène, ils sont davantage l’instrument du chorégraphe qui cherche de façon perverse à tourner en dérision l’entreprise de la danse. Si l’on n’est pas à même de juger des bienfaits thérapeutiques de l’exercice sur cette master class populaire, car il est vrai qu’on n’a pas assisté aux répétitions, on peut du moins affirmer que le spectacle provoque un certain malaise. Témoin malgré soi d’un phénomène qui ressemble à s’y méprendre à la télé-réalité, grâce auquel tout le monde peut avoir accès à ses 15 minutes de gloire.

Take the Floor, Michel François

Avec Take The Floor, c’est plutôt l’abolition du 4ème mur et l’implication de l’assistance que met en exergue le plasticien Michel François. Pour prendre le plancher, l’artiste le fait, avec une désinvolture qui frise parfois la pédanterie. Sur sa scène-atelier, tout un appareillage de rideaux transparents, de verres et de figurants qui ne sont pas sans faire penser au remarquable That’s it + 3 minuten de sa consœur Joëlle Tuerlinckx, la précision de l’archiviste en moins. Sur le ton de la badinerie, Michel François nous confie que la plupart du temps, il se tourne les pouces dans son atelier, trouvant le temps particulièrement long…alors il s’amuse avec ce qui lui tombe sous la main, un bac de plâtre, un cube de glace, une plante verte, un chat et même sa propre fille qui donne la réplique de façon peu convaincante à son père. Ajouter à cela une série de clichés sur les créateurs, qui vont de l’abus de substance alcoolisée à l’imposture la plus totale, cela a de quoi rendre plus d’un artiste fou de rage. Tout le monde peut être artiste à partir du moment où il en décide ainsi, semble affirmer Michel François après Marcel Duchamp. Mais l’injonction Take the Floor ne s’adresse au final à personne d’autre qu’à son créateur et à ses sbires, qui finissent par évacuer la scène par derrière, un geste qui en dit long sur la façon de se dérober aux règles du stand-up. Entre mystification romantique et désintégration de tout « système » qui viendrait malgré tout donner une certaine cohérence à l’œuvre, cette finale laisse dubitatif. Passif ou participatif, le rôle du spectateur semble encore une fois coincé entre ces deux pôles extrêmes, comme s’il n’y avait de responsabilité à endosser qu’à travers l’action. Mais n’oublions pas que comme le disait Duchamp (encore lui!) pour le tableau, c’est le regardeur qui fait le spectacle.

Septembre Tiberghien

Le Kunstenfestivaldesarts 2015 est maintenant terminé. L’année prochaine le festival aura lieu du 6 au 28 mai 2016. 

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