Les objets peints de Michaël Borremans

Présentée comme le « must see » de ce début d’année à Bruxelles, la rétrospective de Michaël Borremans n’est pourtant que l’un des deux volets d’un ensemble plus vaste, qui fait cohabiter, par un heureux hasard (?) du calendrier, les œuvres d’un peintre encore inconnu du grand public il y a dix ans devenu star internationale par la grâce du marché, et celles d’un monument de l’histoire de l’art empreint de religiosité, l’Espagnol Francisco Zurbaran (1598-1664).

Les références à l’art du passé, lointain ou récent, sont légion chez Michaël Borremans : Courbet, Velasquez, Manet, … Il est donc bien naturel de mentionner à son propos Zurbaran, surtout quand celui-ci se trouve être son voisin de palier. Les deux expositions, en se complétant l’une l’autre, enrichissent notre vision de ce que peut être la peinture.

L’œuvre de Zurbaran, comme celle de son contemporain Murillo, est partagée entre des compositions religieuses de commande, chargées de mysticisme, et des sujets ancrés dans le réel, traités de telle sorte qu’ils donnent au spectateur le sentiment de pénétrer dans l’intimité du tableau. Chez Zurbaran, ce sentiment est particulièrement vif dans les natures mortes, dont l’exposition à Bozar présente un remarquable ensemble. Par comparaison, les œuvres de Michaël Borremans instaurent dès le premier abord une véritable mise à distance. Là où Luc Tuymans garde résolument le spectateur en dehors du travail du peintre, Borremans semble l’amener jusqu’à la porte de son atelier, mais le laisse sur le seuil. D’où vient alors cet attrait apparemment irrésistible qu’exercent les toiles de Borremans sur son public ? Chez Tuymans, il est toujours possible de se raccrocher au sens historico-politique de l’œuvre, une dimension absente de la peinture de Borremans, ou alors en simple filigrane.

Ainsi, lorsque Borremans représente un homme se pinçant le nez, tout juste consent-il a expliquer qu’il s’agit de l’évocation d’un dicton flamand – et l’on ne peut s’empêcher de songer au Bâilleur attribué à Pieter Bruegel : le passé, encore. Michaël Borremans, qui n’a rien d’un réactionnaire, s’amuse à jouer le jeu de l’antimodernisme, un concept qui, aussi vide de sens soit-il (ses défenseurs ne cherchent pas tant à s’opposer à la modernité qu’au contemporain), a le vent en poupe en ce moment (voir la récente élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française). Stefan Beyst  (Université de Gand) n’hésite pas à évoquer l’académisme à propos de Borremans[1] – mais après tout, Marcel Broodthaers (qui partage avec le peintre les mêmes initiales) n’a-t-il pas écrit « Je pense que l’Académie est une bonne chose » ?

Parce que ses tableaux, dans leur incomplétude, dévoilent leur processus de réalisation, Borremans serait un « vrai » peintre, qui n’hésite pas à dévoiler les secrets de son art pour mieux nous permettre d’en appréhender la complexité. Cette appréciation ne serait-elle pas plus appropriée à l’égard d’un Walter Swennen (qui, après sa rétrospective au Wiel’s, a exposé chez Xavier Hufkens), bien loin pourtant de bénéficier de la même reconnaissance internationale que Michaël Borremans ? Les raisons de l’attrait exercé par la peinture de ce dernier sont peut-être à rechercher ailleurs. Un indice pourrait être la manière dont les (très) nombreux auteurs du catalogue se positionnent souvent en dehors de l’œuvre pour la commenter, tel Jens Hoffmann se demandant sans rire si le poulet représenté dans Dead chicken est destiné à finir cuit ou enterré au fond du jardin de l’artiste, ou Dieter Roelstraete qui, pour parler de la toile Performance, décrit un portrait de Lénine peint dans les années ’30 par un obscur réaliste-socialiste soviétique. Hoffmann écrirait-il à propos du Bœuf écorché de Rembrandt qu’il convient de savoir comment la viande sera cuite ? Son incapacité – et celle de nombreux commentateurs de l’œuvre de Borremans – à formuler un propos plus cohérent, vient peut-être de la difficulté à définir la nature de l’objet qu’il commente.

Dans l’interview qu’il a donnée à Lino Polegato, Michaël Borremans souligne la dimension sculpturale de son travail, ou comment ce qu’il considérait comme un projet raté de sculpture peut devenir un tableau réussi (Automat I, 2008). L’artiste est davantage un créateur d’objets plutôt qu’un fabricant d’images. Ses petites toiles sont les plus « réussies » en tant que peintures tandis que les plus grandes, intelligemment rassemblées dans une salle centrale, touchent au statut de sculptures. L’attrait qu’exerce la peinture de Borremans vient de son statut hybride, des tableaux qui sont aussi des sculptures, peut-être même des installations. Et elle se trouve révélée au grand public en parallèle avec un maître du Siècle d’Or, à un moment où, par la faute des « antimodernes » au camp desquels l’on a peur de se voir associé, il n’a jamais été aussi difficile d’affirmer son amour de la peinture. Si l’exposition est une réussite, si elle exerce cet attrait, c’est parce qu’elle a été pensée par son commissaire pour conserver à ces tableaux toute leur dimension sculpturale. A la fois une exposition de peintures et de sculptures.

Pierre-Yves Desaive

 Retrouvez cet article et bien d’autres encore dans le dernier numéro de Flux News.

 



[1] Stefan Beyst, Lost in the sadomasochistic universe, 2010. http://d-sites.net/english/borremans.htm#.U0pdescYKa0

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