Arturo Schwarz : l’hymne à l’amour

Arturo Schwarz et Lino Polegato, Milan, avril 2014.

Issu d’une famille juive, d’un père allemand et d’une mère italienne, Arturo Schwarz  est né le 3 février 1924 à Alexandrie. Il est historien de l’art, poète, essayiste, écrivain . Il est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’œuvre de Marcel Duchamp.

En 1946, il est un des fondateurs de la section égyptienne de la 4e Internationale Trotskyste.  Il est expulsé d’Égypte en 1949 pour ses activités politiques. Il part alors s’installer à Milan. Il y ouvre une maison d’édition en 1952,  une galerie d’art en 1961 et organise des expositions autour du dadaïsme et du surréalisme avec entre autres Man Ray, Jean Arp, Marcel Duchamp, Magritte,… Il a produit des écrits sur  la kabbale, l’alchimie, la préhistoire, les philosophies orientales, dont le tantrisme. Il lègue en 1998 une partie des plus belles pièces de sa collection (700 sculptures et tableaux) au Musée d’Israël à travers la Vera & Arturo Schwarz Collection. A 90 ans, en mars dernier, il épouse officiellement Linda qui partage sa vie depuis cinq ans.

[…]

Lino Polegato

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1 Commentaire

  1. Ce n’est pas pour le spectacle que j’ai quitté le journal du parti tout à l’heure. Je vais retrouver le peintre cabaliste. Il ne m’a pas donné rendez-vous, mais je sais qu’il est là, dans la foule qui s’égrène maintenant sous l’affiche du chat, devant le guichet ouvert.
    Duchamp avait mis fin à l’hégémonie du visuel dans l’histoire de l’art. Il venait de baptiser l’art conceptuel dans un urinoir et était devenu le gardien, le garant de la modernité. Il avait résilié l’accord tacite qui depuis la préhistoire imposait aux artistes un cadre de référence commun au spectateur. Inter faece et urinam, la beauté était toujours présente, mais toute intérieure. Après l’expansion de l’art royal et la pente douce du rococo, la poussée du républicain néo-classique, les styles s’étaient déployés en tous sens. Quel soubresaut donnerait une nouvelle direction à l’art hésitant sur la ligne du temps ? Celui qu’on tenait pour l’homme le plus intelligent du siècle savait. Duchamp savait.

    Je songe à notre dernière entrevue, qui faillit si mal se terminer. Nous causions politique dans son atelier et le maître me suspectait d’idéalisme :
    — Adoptez une posture philosophique, Monsieur Fonck. Vous avez le choix entre le cynisme et l’ironie. Ils laissent coexister le mal et le bien. Que préférez-vous ?
    — Le bien.
    — Je vous demande de choisir entre le cynisme et l’ironie, monsieur Fonck.
    Je pensais vite mais parlais plus vite encore :
    — L’ironie ? Elle purge la fureur en faisant des bruits inconvenants.
    Je m’étranglai, me mordis les lèvres, serrai les dents comme pour retenir par la queue l’incongruité qui m’avait échappé et qui déjà me battait les joues.
    — Le cynisme, sans doute … ?
    — Le cynisme ? Le cynisme, monsieur Fonck ? Le cynisme des chefs et des écorchés vifs, des martyrs et des crapules ? L’antidote contre l’arrogance des médiocres ? Bon choix. Nous nous battons comme deux aveugles au corps à corps avec la maladie mentale. Votre initiation commence. Mettez ce bandeau sur les yeux ! J’en fais autant.
    J’obtempérai tandis que Duchamp tirait les tentures puis soufflait les bougies.
    — Nous marchons dans les pas des cyniques. Notre route suit quelques fois la ligne de crête, mais c’est par des sentiers plus humbles qu’on accède à notre humanité. La recherche du bonheur passe par la boue de la vallée de larmes.
    J’entendais Duchamp avancer vers la fenêtre.
    — Le cynique combat la société et ses normes. Il s’affranchit des besoins, de l’amour. Il aspire à vivre sans désir ni passion. Il est cosmopolite, irréligieux et tient pour vain l’ensevelissement des morts. Il ne con­damne ni l’anthropophagie ni l’inceste. S’il passe au feu ces fondements construits, il ne les enfreint pas. Quand le méchant érige des remparts entre lui et les autres, le cynique déplace les bornes de la bien­sé­ance. Convaincu que la culture le dénature, il se dépouille des conventions et se gratte pour chercher l’homme par-dessous. Sa peau d’homme, ce paraître qu’il écorche, n’est qu’un vernis d’humanité.
    Je me balançais d’un pied sur l’autre, entre inquiétude et espérance.
    — Ah, voilà ! Gardez les yeux fermés. Diogène errait en disant chercher des hommes. Il traitait de déchet celui qui se présentait comme tel. Il le poursuivait avec un bâton.
    Je me sentis tomber à quatre pattes sur le tapis. Terrorisé, le bandeau sur les yeux, je fonçai vers la porte.
    — À peine sortis de l’animalité, suffisamment pour ne jamais y retourner, nous inventons notre nature. Dans la tentative de s’humaniser, le philosophe avance à tâtons.
    Je l’entendais, à gauche de la porte, sonder le tapis avec la pointe de sa canne. Je rampai vers le bureau.
    — S’il faiblit, s’il échoue, il reste dans l’évolution le médiocre maillon qui perpétue le gène sans l’améliorer. S’il réussit, il montre à l’humanité une nouvelle impasse, car les cyniques invitent chacun à avancer sur son propre chemin. Être un homme, rien qu’un homme, voilà notre ambition. La fourmi qui meurt au combat vaut-elle moins que ses sœurs qui triomphent ?
    Je m’étais réfugié sous le bureau, la mandibule en contact avec le sol pour percevoir les vibrations du bâton.
    — Le cynique veut ce qui est bon pour l’homme. La liberté qu’il prône n’est qu’indépendance ou ascèse. Le cynisme est une exigence, un chemin de rigueur et de noblesse infinie. Pensez par vous-même, monsieur Fonck. Tout a été inventé, tout reste à inventer.
    Crut-il m’avoir touché ? Il frappait le sol de toutes ses forces, cherchant la tête.
    — Le cynique s’écarte de ce qui n’est pas proprement humain. Il rejette les morales contingentes. Dans l’effort de vivre en société avec lui-même, il oublie l’autre. Il exerce sa liberté, mais elle est abstraite car elle fait abstraction des autres. Le dédain qu’il éprouve pour tout se mue en mépris de tous. Sa soif d’authenticité est parfois malmenée par une intransigeance trop affichée. « Je veux qu’on soit sincère et qu’en homme d’honneur, on ne dise aucun mot qui ne parte du cœur ». L’Alceste misanthrope devra bientôt reconnaître sa faiblesse dans l’amour qu’il porte à Célimène. Ses propos se feront moins durs, sa volonté moins cinglante.
    Il me semblait que le maître fatiguait.
    — L’exigence cynique nous interdit de prendre notre vessie pour la lanterne universelle d’où jailliraient les flots de lumière inondant de vérité nos contemporains. Nous avons, à vrai dire, très peu de contemporains : la plupart des gens acceptent de vivre dans le présent les pathologies de leurs ancêtres.
    Il lâcha la canne qui heurta un meuble et tomba par terre.
    — Monsieur Fonck ? Ouvrez les yeux ! L’ironie ou le cynisme ?
    J’arrachai le bandeau, soulagé.
    — Le cynisme… ou l’ironie ? L’ironie, Maître, l’ironie.
    — L’ironie. Bon choix. L’ironique fait couler le masque de nos médiocrités alors que le cynique nous écorchait le visage en l’arrachant. Les aboiements des cyniques manquent de détachement. Le cynisme gonflé de désespoir finit par éclater. Alors que l’ironie … Vous avez raison, monsieur Fonck, l’ironie.
    — Monsieur Fonck ?
    Je suis distrait par un gros type qui étourdit de phrases une femme de trente ans en tailleur bleu. Sa cravate l’étouffe. Les contorsions qui donnent du poids à ses explications font échapper ses chairs au costume trop étroit.
    Peut-être Duchamp attend-il plus loin, les yeux mi-clos, protégé par son silence des pensées qui fusent de l’esprit des autres. Les autres : ce jeune homme qui ne voit pas bouger sous les masques de pierre qui lui voilent l’imaginaire les visages brisés des âmes d’un autre ordre ; ces deux-là, sous le réverbère, trop pleins d’eux-mêmes pour accéder au nouveau. Leur discours, sans fin, sans qu’ils s’en aperçoivent redisent ces bons mots qui ont fait leur preuves en d’autres occasions.
    — Bonjour, monsieur Fonck. Accompagnez-moi, je vous prie. Je dois vous montrer des études.
    J’emboite le pas de Duchamp. Nous quittons l’avenue Ledru-Rollin. Rue de Charonne. Le dédale des venelles. Le maître me parle de son travail, de l’avenir vers lequel il marche d’un pas si rapide que je peine à suivre : l’art échappera aux mains calleuses des peintres et des sculpteurs ; le style contemporain diffamera ces sortes d’artisans, condamnés comme les verriers pour s’être englués dans des matériaux trop lourds ou trop bruts ; l’ouvrier sera disqualifié ; le frisson de l’interdit courra toujours l’échine des longues odalisques, mais l’œuvre s’épuisera en signe.
    Duchamp enfonce la porte verte de son atelier. Il me montre des croquis, des esquisses, des tableaux. J’en trouve certains grotesques et d’autres consternants. Sur une toile, un lion noir dans lequel je reconnais le chat de l’affiche. Un coq rouge sang brandit une patte vers l’avant comme un fermier sa fourche. Çà et là des chimères nées des amours improbables de la volaille et du félin. Je suis intrigué par les signes cabalistiques aux couleurs du feu, qui creusent jusqu’à la toile une pierre tombale peinte dans l’herbe haute.
    — J’ai tracé ces lettres à partir de mes trois stoppages étalons, monsieur Fonck. Savez-vous ce qu’elles signifient ?
    Je reconnais mon ignorance.
    — Voici un Vav me dit-il en me montrant un trait vertical rouge sang. Il se prononce o ou encore ou. Noun, cette courbe jaune moutarde dont notre n est une version renversée. Et cette espèce de 3 bleu nuit est un Tsade. Le mot se lit de droite à gauche sino ou zénou. De l’hébreu pour les uns, monsieur Fonck, du chinois pour les autres. Ces trois lettres sont l’anagramme en cursive hébraïque du nom d’une nouvelle de Gogol, le Nez (Nos) dont le premier titre « Son » signifie rêve. Mais en hébreu, Monsieur Fonck, c’est la plus humble des épitaphes. Sauf si vous préférez croire que le point Yod a disparu dans la permutation des lettres : le mot serait altéré, comme dans toutes pratiques magiques. Pourquoi le diable, s’il existe, mentirait lorsqu’il lui suffit de taire ou de détourner la vérité ?
    Nous parlons longtemps. De politique. De la Russie. De ma Belgique natale. La Belgique qui interdit aux Allemands l’accès à la Manche. La Belgique sur laquelle, insiste-t-il, flotte le Yod minuscule, silencieux, invisible. La plus innocente des lettres, qui porte tous nos maux.
    — Je regrette que les négociations commerciales entre nos deux pays soient rompues. Mais que voulez-vous ? Notre histoire, comme celle des Grecs ou des Romains, est truffée de complots. Quelques fois ce sont des blagues de potaches. Le plus souvent des conspirations d’imbéciles et de prédateurs.
    Duchamp m’explique pourquoi il m’a reçu et, le temps venu, pourquoi je dois repartir :
    — Chassez le spirituel,… Nous vivons dans un monde d’apparences et nous en savons trop peu sur l’inconnu pour savoir s’il est inconnaissable. Vous mènerez à bien votre travail, monsieur Fonck, et vous découvrirez un pauvre type. Il y a moins de génies du mal que de fonctionnaires du mal, dans votre pays, comme dans le Reich allemand, comme dans l’humanité entière. La réalité est triviale : des gestionnaires et des voyous se disputent la direction du monde. Et puis, il y a encore, il y a surtout des imbéciles. A croire que l’état les fabrique à la chaîne. L’imbécile obéit sans comprendre. C’est un homme piégé dans les circonstances par sa propre lâcheté.
    — En 2015, vous disiez ?
    — Pas avant l’année de Zoin. Duchamp regarde par la fenêtre les gamins qui jouent dans le parc. Il sourit :
    — L’année de Zoin, avant le mois de Zoin. Ils choisiront entre Dieu et Mammon, comme toujours. Saluez pour moi nos frères d’Outre-Quiévrain, monsieur Fonck.
    Son, nos… Ces anagrammes entêtantes qui marquent la possession en français. Ons… Et en flamand. Où ai-je mis le nez ? Les années passent comme dans un rêve. Ma vie se termine. J’habite un corps de vieux au-dessus de l’ancien atelier de Duchamp. J’ai broyé des bustes qui traînaient là pour en faire de la chamotte. Puis je me suis assis, fatigué et heureux. J’ai pris de la terre pour sculpter. Petit à petit. La terre entière.

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